samedi 7 avril 2018

Les Kurdes


Les Kurdes apparaissent dans l’histoire au XIe siècle. Il s’agit d’un peuple de guerriers, habitant les montagnes à la frontière des empires byzantin, perse et arabe. Cet espace se constitue d’un ensemble de tribus disparates comportant de traits communs : la religion musulmane, une langue proche du perse et des valeurs guerrières. Son centre est une bande montagneuse s’étirant de la chaine de Zagros jusque dans le Taurus. L’espace s’étend ensuite au Sud et à l’Ouest jusqu’aux steppes de l’Iran, à l’Est jusqu’à l’Irak et au Nord-Est jusqu’à la Syrie. Trois pouvoirs se partagent ce territoire : l’empire byzantin, la Perse et l’Arménie. Les Kurdes servent les sultans arabes, perses, puis ottomans. Les princes kurdes sont vassaux des différents sultans. Aucun prince kurde ne parvient à prendre l’ascendant sur ses confrères.
Au début du XIIIe siècle, les sultans arabes recrutent des Kurdes à des postes administratifs et militaires. Les Kurdes jouent un rôle important lors des croisades. Les divers sultans contribuent à l’intégration des populations kurdes au sein des villes syriennes, égyptiennes et palestiniennes.
Un tournant s’opère au milieu du XIIIe siècle avec la prise de pouvoir des Mamelouks en Egypte. Marginalisés dans cette province, les Kurdes sont désormais employés dans les zones sous domination mongole (Iran, Turquie, Azerbaïdjan). Relégués à l’extérieur des centres de décision, remplacés par des Turcs dans le domaine militaire, il ne leur reste plus que des charges dans la magistrature. Les Mamelouks considèrent que les Kurdes doivent combattre les Mongols. Or, ces derniers jouent sur les deux tableaux. En effet, les Mongols les emploient aussi pour administrer la province d’Ilkanat. Ce territoire est désigné dans les textes comme le « pays des Kurdes » ou le « Kurdistan ». Les Mamelouks soutiennent la formation d’une principauté musulmane destinée à remplacer l’Ilkanat. Après la dislocation de l’empire mongol, les princes kurdes sont bien ancrés dans leurs territoires montagneux. Ils revendiquent le droit d’exercer une pleine souveraineté sur leurs terres.
Leur situation politique se dégrade davantage sous l’empire ottoman. Au XVIe siècle, Istanbul réprime toute tentative d’indépendance kurde, mais sans s’attaquer au groupe ethnique. Au milieu du siècle, le dernier prince kurde, Bedir Khan Rey, est renversé. Les pouvoirs aristocratiques sont remplacés par des confédérations tribales avec l’accord du sultan. Les anciens aristocrates kurdes sont déplacés à d’autres postes dans la capitale ou dans d’autres provinces. Du fait, ils restent attachés au système ottoman.


Au début du XXe siècle, les Kurdes citadins soutiennent les mouvements constitutionnels et œuvrent pour la modernisation de l’empire ottoman. Les tribus sont moins favorables à ces réformes basées sur le modèle occidental, prônant l’égalité entre toutes les communautés. Les chefs, en tant que défenseurs des frontières de l’empire, ont accaparé les terres des paysans arméniens. Si ces derniers obtiennent l’égalité, ils pourront revendiquer ces terrains. Les chefs kurdes s’allient aux Ottomans pour mener à bien la déportation des Arméniens.
La fin de la Première Guerre mondiale modifie la situation. Reprenant à leur compte le principe d’autodétermination pour les nations, les Kurdes revendiquent un Etat indépendant. Ils doivent au préalable définir les limites de leurs territoires et les critères de l’identité kurde. Le traité de Sèvres de 1920 instaure un Etat arménien et un Etat kurde. Néanmoins, les troupes menées par Mustapha Kemal reprennent l’avantage. Ce conflit aboutit à un nouveau traité signé à Lausanne en 1923, dans lequel la Turquie conserve l’intégralité de son territoire. Les Kurdes sont favorables à ce traité, car ils ne souhaitent pas la création d’un Etat arménien. Ils mettent en avant les liens religieux avec la Turquie. Les Kurdes se retrouvent répartis entre plusieurs Etats : la Turquie, l’Irak sous protectorat britannique, la Syrie sous protectorat français et l’Iran. Trop divisés et sans l’appui des puissances occidentales, le projet d’un Etat indépendant est enterré. Les indépendantistes kurdes sont considérés par leurs congénères comme des traitres œuvrant pour la création de l’Arménie et servant les intérêts des puissances occidentales. Le Royaume-Uni, qui possède des ports et des compagnies pétrolières en Mer noire, souhaite conserver de bonnes relations avec la Turquie.
Après la Seconde Guerre mondiale, les Kurdes d’Iran et d’Irak se réunissent au sein du PDK, qui prône un Etat indépendant. En 1946, une république kurde est instaurée, mais aussitôt balayée dès que l’URSS retire son soutien. A partir des années 1950, les pays du Proche-Orient sont aidés financièrement par les puissances du bloc de l’Ouest. Les conditions de vie des populations s’améliorent.
En Iran, les revendications kurdes sont réprimées. Les Kurdes préfèrent se taire. En Irak, Barzani mène une guérilla de 1961 à 1975, soutenue en secret par l’URSS. Dans les années 1980, Saddam Hussein emploie des armes chimiques pour mater la guérilla. Le PKK s’exporte en Turquie suite à l’échec de Barzani. Ses membres sont en opposition avec les intellectuels kurdes. Ces derniers espèrent pouvoir régler la question dans le cadre institutionnel. Le PKK recrute parmi la jeunesse et les communistes. Il prône une vaste fédération regroupant tous les Kurdes. Il possède une organisation militaire dirigée par Abdullah Ocalan emprisonné depuis 1999.
Après la première guerre du Golfe, la France et les Etats-Unis plaident à l’ONU la création d’une zone protectrice des Kurdes en Irak. En 2014, le Kurdistan irakien dispose d’un gouvernement, d’un parlement, d’une administration, d’une armée, d’une capitale (Erbil) et d’un président en la personne de Massoud Barzani. En Syrie, la guerre civile fragilise le pouvoir et permet aux Kurdes de prendre le contrôle de leur zone de résidence. En Turquie, la répression est forte. Le président Erdogan prône un discours autoritaire et nationaliste. Conférer l’autonomie aux Kurdes équivaudrait à disloquer la Turquie. Les Kurdes n’ont jamais réussi à créer une structure unifiée dépassant les frontières nationales.


Sources
Texte : « Les Kurdes : 1000 ans d’histoire », L’Histoire, n°429, novembre 2016, pp32-57.
Image :http://geopolis.francetvinfo.fr/kurdes-dirak-de-syrie-de-turquie-diran-qui-sont-ils-41209 

samedi 31 mars 2018

En route vers Richmond !



Après son échec pour s’emparer de Spotsylvania, Ulysse Grant poursuit sa route au Sud. Il espère que Robert Lee, voyant qu’une menace pèse sur Richmond, sortira de ses défenses pour l’affronter en terrain découvert. Ainsi, les Nordistes franchissent la North Anna River le 23 mai 1864. Après une série d’accrochages, ils parviennent à créer une tête de pont sur la rive sud de la rivière. Le lendemain, Lee positionne ses forces tel un entonnoir composé de tranchées et de barricades et attend que les Yankees reprennent la route. Ces derniers s’engouffrent dans le piège sans imaginer ce qui les attend. Pire, ils pensent que les Rebelles ont fui. Ils ne doivent leur survie qu’à un malaise de Lee causé par une extrême fatigue. Alité, le général sudiste ne peut donner ses directives et aucun de ses subordonnées ne prend l’initiative. Le piège ne se referme pas sur Grant qui découvre la supercherie. Il réorganise ses forces et contourne ce traquenard.

L’objectif du commandant unioniste est le carrefour de Cold Harbor. En se déplaçant assez rapidement, il pourrait prendre par surprise le flanc droit de son adversaire. Lee est bien conscient de ce risque. Il a déjà envoyé sa cavalerie se positionner à Old Church pour défendre Cold Harbor. Le 31 mai, les cavaliers de Philippe Sheridan et de Fizburgh Lee s’affrontent. Les Rebelles battent en retraite. Les fantassins arrivant en renfort, se débandent en voyant leurs collègues fuir. Sheridan informé de l’arrivée de l’infanterie ennemie quitte Cold Harbor. Grant lui ordonne d’y retourner. Constatant que la place est libre, Sheridan installe ses quartiers.
Le 1er juin, les Confédérés se sont remobilisés et chassent les Nordistes. Ils construisent sans tarder des fortifications. Cette position est excellente pour la défense grâce à ses marais, ses rivières, ses ravines et ses bois. De plus, la topographie des lieux empêche une attaque simultanée sur l’ensemble de la ligne de front et la végétation réduit la visibilité. Les Nordistes fatigués par les combats des jours précédents se déplacent avec lenteur. Lorsqu’ils arrivent le 3 juin, le système de défenses confédérées est bien en place, qui brise l’assaut des tuniques bleues. En fin de journée, les soldats refusent d’obéir. 7.000 d’entre eux ont péri ou ont été blessés en quelques heures. Le lendemain, les deux généraux s’accordent une trêve pour récupérer les blessés qui n’avaient pas pu être évacués et enterrer les morts.

Grant comprend qu’il ne sert à rien de tenter un nouvel assaut contre Cold Harbor. Avant de reprendre sa route, il envoie la cavalerie de Philippe Sheridan combattre l’armée d’Early dans la vallée de la Shenandoah. Le 13 juin, Grant contourne Richmond par l’Est et traverse la James River, dans le but d’attaquer la capitale par le Sud et de s’emparer de Petersburg véritable nœud ferroviaire et point de ravitaillement de Richmond. Lee ne connaît pas exactement la position de son adversaire. Trois choix s’offrent à lui : se replier en abandonnant la capitale, rester sur place au risque d’être assiégé, ou sortir pour combattre en étant en infériorité numérique. Privé de cavalerie et donc de renseignements, il préfère attendre et voir.

Le 15 juin, l’avant-garde fédérale approche de Petersburg. Les Nordistes trouvent une position solidement fortifiée. Des parapets de six mètres d’épaisseur surplombent des fossés de quinze mètres de profondeur. Se souvenant de Cold Harbor, George Meade rechigne à lancer un assaut sans une préparation pointilleuse. Sans le savoir, il vient de perdre l’opportunité de prendre la ville. Le général sudiste Pierre Beauregard dispose à peine de 14.000 hommes pour défendre la place. Les 80.000 tuniques bleues auraient pu s’emparer de la ville. Ce répit permet aux Rebelles de consolider leurs défenses et à Lee, qui sait maintenant où se trouve Grant, de se mettre en mouvement. Le 18 juin, les Fédéraux butent sur les défenses confédérées. Les soldats se montrent très vite réticents à monter à l’assaut.
Fin juin, Grant ordonne le creusement de tranchées pour faire exploser un fort. Les ingénieurs creusent un tunnel de 150 mètres pour y entasser la poudre. Le bataillon de soldats noirs, qui devait conduire la charge après l’explosion, est remplacé à la dernière minute par un bataillon de soldats blancs inexpérimentés. Lorsqu’ils se lancent à l’assaut, les soldats descendent dans le cratère au lieu de le contourner et sont massacrés. Cet épisode reste dans l’histoire sous le nom de bataille du cratère. Après ce nouvel échec, les tuniques bleues exténuées refusent de combattre. Grant se résout à faire le siège de Petersburg.

La marche de Grant vers Richmond, appelée la campagne de l’Overland, marque un tournant dans la manière de combattre. Depuis le début du conflit, les batailles sont espacées dans le temps et menées sur des espaces dégagés. Dorénavant, les combats sont quasi incessants. Les belligérants construisent des fortifications et creusent des tranchées pour se protéger des tirs d’artillerie et repousser les assauts. Le conflit entre dans une guerre de siège où règne l’immobilisme et dans laquelle les nerfs des soldats sont mis à rude épreuve. En ce sens, la guerre de Sécession préfigure les combats de la Première guerre mondiale.


Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- DOOM Logan, « La campagne de l’Overland», 24 août 2016,
 https://laguerredesecession.wordpress.com/2016/08/24/la-campagne-de-loverland/

dimanche 18 mars 2018

L’épopée de Gilgamesh




Gilgamesh, le roi d’Uruk en Mésopotamie, était un tel tyran, que les habitants de la ville imploraient Ishtar, la déesse protectrice de les aider. La déesse se rendit dans les steppes à la recherche d’un homme capable de délivrer la ville de la tyrannie de Gilgamesh. Elle finit par trouver un homme solitaire, hirsute, se comportant et vivant comme un animal. Il s’appelait Enkidu. Ishtar se transforma en courtisane et lui apprit à devenir un homme civilisé par le biais de l’amour. Une fois son apprentissage terminé, Enkidu suivit la déesse jusqu’à Uruk et affronta Gilgamesh. Le combat finit sur un status quo et les deux hommes se lièrent d’amitié. Enkidu apprit à Gilgamesh l’humanité et la bienveillance et le comportement du roi changea. Le peuple était satisfait des nouvelles mesures prises par le roi.
Un soir lors d’un banquet au palais, un tremblement de terre eut lieu. Les colonnes s’effondrèrent et le toit s’affaissa. Dans la catastrophe, Samshat la reine fut tuée. Gilgamesh reconnut là l’œuvre de Humbaba, un puissant monstre provoquant des tremblements de terre, des incendies et des maladies. Les deux hommes décidèrent d’aller l’affronter. Ils se mirent en route. Au bout d’une semaine, ils arrivèrent dans une épaisse forêt de cèdres. Pour se frayer un chemin, ils abattirent les arbres. Soudain au sommet d’un volcan, Humbaba apparut, crachant du feu et de la fumée. Ce dernier agrippa Gilgamesh et le souleva dans les cieux. Le vent se leva d’un seul coup poussant les nuages. Avec la lueur de la lune dévoilée, Gilgamesh envoya sa lance entre les mâchoires du monstre qui s’effondra mort. A ce moment là, la déesse Ishtar arriva dans un char tiré par des chevaux ailés. Elle lui expliqua que c’était grâce à son intervention qu’il avait pu vaincre Humbaba. Ensuite, elle le demanda en mariage. Gilgamesh refusa et Ishtar repartit offensée.
De retour à Uruk, les deux hommes furent acclamés par les habitants. Toutefois, les réjouissances ne durèrent qu’un court instant. Pour se venger, Ishtar envoya un taureau géant dans la ville. Les sabots de l’animal fracassaient les constructions et écrasaient la population. Gilgamesh et Enkidu parvinrent néanmoins à le tuer. Pour punir Gilgamesh des affronts qu’elle venait de subir, la déesse envoya la maladie sur Enkidu qui mourut au bout de quelques jours. Gilgamesh lui construisit un tombeau pour pleurer son ami : « La mort est le monstre le plus atroce qui existe. Elle m’a enlevé Enkidu. Un jour, elle m’enlèvera à mon peuple. Je dois trouver une façon de la détruire. Je dois chercher le secret de l’immortalité. »
Gilgamesh erra de longs mois dans le désert en quête du secret de l’immortalité. Alors qu’il allait renoncer, Samshat lui apparut sous la forme d’un oiseau. Elle l’encouragea et lui conseilla de se diriger vers le mont Mashu, là où habitait le dieu Soleil. Gilgamesh y arriva durant la nuit. Durant son ascension, il fut attaqué par des bêtes féroces. Près du sommet, il entendit une plainte faible et désespérée. Un lionceau était tombé dans un gouffre. Gilgamesh secourut le petit animal. Soudain, deux scorpions géants firent leur apparition et ordonnèrent à Gilgamesh de faire demi-tour. Ce dernier refusa et se préparait à les affronter. Ce courage impressionna les scorpions qui décidèrent de l’aider. Ils lui indiquèrent une galerie au bout de laquelle vivait le dieu Soleil.
Après plusieurs heures de marche dans l’obscurité, Gilgamesh et le lionceau arrivèrent dans la demeure du dieu Soleil. C’était un magnifique jardin peuplé d’une faune et d’une flore luxuriantes. Le dieu Soleil apparut. Gilgamesh lui demanda le secret de l’immortalité. Le dieu décida de le guider jusqu’au seul homme qui avait reçu l’immortalité. Gilgamesh suivit le soleil à travers le désert. Il porta sur le dos le lionceau qui avait fini par s’écrouler de fatigue. Gilgamesh arriva dans une clairière où se dressait une chaumière. Il frappa à la porte. Une femme lui ouvrit. Elle s’appelait Siduri. C’était elle qui fabriquait le nectar des dieux. Elle proposa à Gilgamesh de se reposer. Quand il lui révéla les raisons de sa présence, Siduri lui conseilla de renoncer à sa quête et de savoir profiter de l’instant présent. Gilgamesh s’y refusa, alors elle lui indiqua la route à suivre. Il devait traverser les eaux des morts.
Gilgamesh emprunta la barque de la jeune fille en la remerciant. Il se dirigea vers l’île. Les eaux des morts rongeaient le bois de ses rames. Le vent se leva. N’ayant plus de rame pour se diriger, l’embarcation commença à dériver. Gilgamesh prit ses vêtements, s’en servit comme voile et finit par arriver à destination. Uta Napishtim, le seul à avoir reçu l’immortalité, l’accueillit. Gilgamesh lui demanda le secret de l’immortalité. Pour le connaître, le roi devait subir une épreuve, qui consistait à demeurer éveillé pendant six jours et sept nuits. Pendant ce temps, Uta Napishtim lui raconta son histoire. Il était roi de Shuruppak. Les dieux devant la méchanceté du monde avaient décidé de tuer tous les hommes, à l’exception de lui qui avait su rester bon. Il dut construire une grande arche et y entreposer des animaux et des plantes de chaque espèce. Le déluge dura six jours et sept nuits. En remerciement de ses services les dieux lui accordèrent, ainsi qu’à sa femme, l’immortalité. Quand il eut terminé son récit, il s’aperçut que Gilgamesh s’était endormi.
Le roi implora Uta Napishtim pour avoir une seconde chance. Ce dernier lui ordonna d’aller chercher au fond de la mer la plante de jeunesse. Gilgamesh retourna sur les eaux et plongea à l’endroit indiqué par Uta Napishtim. Il cueillit la plante et remonta à la surface. Voguant près d’une île superbe, il décida de s’y arrêter pour manger des fruits et se reposer. Durant son sommeil, un serpent arriva et engloutit la plante. C’était la déesse Ishtar qui s’était incarnée en cet animal. A ce moment là, Enkidu apparut sous la forme d’un aigle géant. Il prit son ami et le lionceau sur son dos et les ramena à Uruk :
« Regarde. C’est ici, Gilgamesh, que se trouve l’immortalité que tu cherches ; dans la cité que tu as bâtie, dans le courage que tu as démontré, dans le bien que tu as fait. Tu seras toujours vivant dans le cœur de ton peuple. »

L’épopée de Gilgamesh est la plus ancienne œuvre littéraire qui soit parvenue jusqu’à nous. Elle nous est connue grâce à des tablettes d’argile issues de la bibliothèque du roi Assurbanipal au VIIe siècle av J.C. Pendant vingt siècles, l’épopée de Gilgamesh s’est transmise de générations en générations, avant de sombrer dans l’oubli. Il faut attendre les fouilles archéologiques du XIXe siècle et les travaux de George Smith pour que l’œuvre retrouve la lumière.
Gilgamesh est le roi d’Uruk, l’une des nombreuses cités-états qui constituaient la Mésopotamie. La liste sumérienne des rois distingue une période préhistorique qui précède le déluge, puis une autre historique. Gilgamesh occupe la cinquième place de la première dynastie vers -2600. Il est donc un roi historique, mais sa légende en fait à la fois un être humain et divin.
L’épopée de Gilgamesh a influencé plusieurs mythes grecs, via les Phéniciens. Par exemple, Circé déploie ses charmes pour séduire Achille comme le fait Ishtar. Comme Gilgamesh, Ménélas va jusqu’au bout de la terre, parvient aux Champs-Elysées qui rappellent le bosquet majestueux où vit Siduri. Dans un autre jardin celui des Hespérides, Héraclès trouve les pommes d’or gardées par un serpent. Lui et le roi Gilgamesh terrassent plusieurs monstres.
Les Hébreux, lors de leur exil à Babylone, ont lu ce texte et s’en sont inspiré pour rédiger l’Ancien Testament, comme tend à le prouver l’épisode du Déluge.
L’épopée de Gilgamesh est tragique et dérisoire. Le roi est angoissé par la mort et la disparition. Il se rend jusqu’aux confins du monde pour trouver un remède. Après plusieurs échecs, il finit par admettre que la mort est irrémédiable. La seule solution est d’accomplir des choses hors du commun durant sa vie, qui permettront aux gens de se souvenir de lui. Elle se fait l’écho de l’obstination de l’homme à donner un sens à son existence.

Source
Texte : SCHEER, Léo : Gilgamesh, Librio, Paris, 2006, 78p.


Retrouvez notre article concernant Uta Naphistim sur le site de l'histoire

vendredi 9 mars 2018

Marie Stuart, reine d’Ecosse




Cher Jacques-Auguste,

Je t’écris pour te faire part des récents évènements qui ont secoué Londres récemment. Ce 8 février, Marie Stuart, reine d’Ecosse, a été décapitée pour crime de haute trahison. Le premier coup du bourreau est mal porté. Il s’est abattu sur l’occiput. Marie a gémi et craché du sang, mais n’a pas rendu l’âme. Le deuxième coup s’enfonce dans la nuque. Il faut un troisième coup pour la décapiter. Ce spectacle macabre ne s’achève pas là. Lorsque le bourreau s’empare de la tête pour la montrer à l’assistance, elle roule sur le plancher, ne laissant dans la main qu’une perruque. Marie montre un visage d’une vieille femme aux cheveux ras et gris. Le doyen de Petersborough met un terme à l’ébahissement de la foule en prononçant ces mots : « Amen ! Amen ! Ainsi périssent les ennemis de la reine. »

Tu connais, à n’en pas douter, les débuts de la vie de Marie Stuart, celle qui fut également votre reine durant une année. Née le 8 décembre 1542 à Edimbourg de Jacques V roi d’Ecosse et de Marie de Guise. Devenue reine d’Ecosse à la mort de son père l’année suivante. Marie de Guise assurant la régence trouve refuge en France pour éviter le courroux d’Henri VIII qui rêve d’annexer ce royaume au nord du sien. Marie de Guise négocie une union avec François l’ainé des trois fils d’Henri II et de Catherine de Médicis. Le but de ce mariage est de sceller une alliance entre la France et l’Ecosse, pour encercler l’Angleterre protestante. Votre roi Henri II refuse de reconnaître Elisabeth comme la reine légitime d’Angleterre et d’Irlande et considère sa bru comme la véritable souveraine. Votre souverain pousse la provocation jusqu’à insérer les armoiries d’Ecosse, d’Angleterre et d’Irlande au blason de son fils François.

A la mort du roi François II en 1560, les intrigues de cours mêlant les Guise et l’hostilité de Catherine de Médicis l’obligent à quitter la France pour retourner en Ecosse. Seulement durant son absence, le pays est tombé aux mains du parti calviniste dirigé par le comte de Moray. Marie, profondément catholique, ne tolère pas cette situation. En juillet 1566, elle épouse Henry Stuart, lord Darnley. Ce mariage lui vaut l’animosité des calvinistes et surtout d’Elisabeth. En effet, Darnley est un descendant d’Henri VII et peut se révéler un prétendant au trône. Le couple royal bat rapidement de l’aile. Marie entretient une liaison avec son secrétaire David Rizzio. Le mari jaloux s’allie aux calvinistes pour pénétrer en force dans le château d’Holyrood. Il assassine l’amant sous les yeux de Marie. Il espère récupérer la couronne d’Ecosse, mais n’a pas pris conscience de la haine des calvinistes à son égard. Il se retrouve prisonnier avec sa femme. Le couple parvient à s’échapper et à regagner Edimbourg. Marie donne naissance à un fils.

Marie ne supporte plus son mari, qui de plus, est un poids politique. Le 10 février 1567, la maison où réside Darnley explose. On retrouve dans le jardin le corps de Darnley étranglé. Les autorités arrêtent lord Bothwell. Tout le monde pense que Marie a commandité l’assassinat. Le procès de Bothwell débouche sur un acquittement faute de preuves suffisantes. La preuve arrive le 15 mai 1567 lors du mariage de Marie et de Bothwell. Une fois l’union scellée, Bothwell retient captive la reine quelques temps avant de la libérer. Marie gracie Bothwell. De là à penser qu’il ne s’agit que d’une mise en scène, je te laisse juge. Quoiqu’il en soit, la colère gronde dans le pays. Cette fois, c’est l’ensemble de la noblesse qui s’unit pour renverser le couple royal. Ils sont emprisonnés au château de Lochleven. Marie doit abdiquer. Son fils est sacré roi, le 26 juillet 1567, sous le nom de Jacques VI. Trop jeune pour régner, la régence échoit au comte de Moray.

En mai 1568, Marie s’enfuit de Lochleven et chevauche jusqu’à Londres pour se placer sous la protection da sa cousine Elisabeth. Marie ne le sait pas, mais elle quitte une prison pour une autre. La reine d’Angleterre la considère comme une suspecte et demande que toute la lumière soit faite sur le meurtre de Darnley. Un nouveau procès s’ouvre à York en octobre 1568. Thomas Howard, duc de Norfolk préside la commission. Marie conteste la légitimité de cette commission. Toute imprégnée des théories françaises, elle considère tenir son pouvoir de Dieu et n’avoir de comptes à rendre qu’à son créateur. L’enquête met au jour des lettres compromettantes. Elles démontrent la complicité de Marie dans le meurtre de Darnley et dans son pseudo enlèvement par Bothwell. Les avocats de Marie s’évertuent à prouver la falsification de ces documents. Le procès se clôture sur un non-lieu. Ni acquittée, ni accusée, Marie est maintenue en détention.

En prison, Marie entretient de nombreuses correspondances épistolaires. L’excommunication d’Elisabeth et les nombreux complots catholiques qui soulèvent le nord de l’Angleterre compromettent Marie aux yeux du peuple. Elle est accusée d’être l’organisatrice des complots et d’entretenir des contacts avec les puissances étrangères, notamment l’Espagne, en vue d’une invasion. En octobre 1586, un nouveau procès s’ouvre à Fotheringay pour haute trahison. Les preuves sont accablantes. Toutes les lettres codées de Marie ont été interceptées, décodées et recopiées par les services de la reine dirigés par Francis Walsingham. Le verdict tombe. Marie est déclarée coupable d’avoir comploté contre la vie de la reine d’Angleterre et contre la sécurité du royaume.

J’espère que ces éléments te seront utiles pour la grande œuvre historique à laquelle tu t’es attelé avec zèle. Je reste ton éternel abonné.


Ben Sacks
Londres, ce 12 février 1587



Sources :
Texte :« Marie Stuart, reine trois fois maudite », Historia, n°850, octobre 2017, pp24-46.
Image : Matthieu Ignace van Brée, « Marie Stuart conduite au supplice », 1819, Musée du Louvre (http://art.rmngp.fr/fr/library/artworks/matthieu-ignace-van-bree_marie-stuart-conduite-au-supplice_huile-sur-toile_1819)

dimanche 25 février 2018

La bataille de la Wilderness



Le 9 mars 1864, Ulysse Grant est nommé général en chef de l’armée. Lincoln le considère comme un leader offensif et déterminé. Il est l’homme dont il a besoin pour mener la guerre. Pourtant, Grant ne fait pas l’unanimité à Washington au vu de son passé et de son penchant pour l’alcool, d’autant plus qu’il doit affronter Robert Lee, le général le plus doué du conflit. Henri Halleck le seconde pour toutes les questions d’intendance et de logistique et est chargé de représenter Grant dans les milieux politiques. Libéré de ces tâches qui ne l’intéressent guère, Grant peut se concentrer sur son objectif. Son but est de submerger les forces confédérées. Etant inférieures en nombre, elles ne peuvent résister de manière égale sur plusieurs fronts simultanément, sans lui laisser le temps de reconstituer ses forces. En effet, le Nord peut remplacer plus facilement ses soldats. Pour ce faire, l’ensemble des armées fédérales doit opérer de manière coordonnée. Il faut user l’adversaire physiquement et psychologiquement. En ce sens, il poursuit le plan anaconda, mais renforce l’étreinte pesant sur la Confédération. Grant entend mener une guerre totale. Pour le remplacer sur le front Ouest, Grant passe le flambeau à Thomas Sherman. Il lui ordonne de s’enfoncer dans la Confédération en causant un maximum de dégâts. A l’Est, il laisse le commandement à George Meade. Néanmoins, la présence de Grant sur le champ de bataille au côté de Meade sème la confusion dans la chaîne de commandement. Ensemble, les deux hommes tenteront d’anéantir Robert Lee. Il faut le forcer à combattre à terrain découvert.

Fin avril, Grant enclenche des mouvements de contournement pour que les Sudistes, croyant leur capitale menacée, sortent de leurs fortifications. Il faut faire vite car les Nordistes doivent traverser de nombreux cours d’eau et la Wilderness. Lee ne se laisse pas prendre au piège et attend que les tuniques bleues s’engagent dans l’épaisse forêt. Le 5 mai, Grant se retrouve contraint à combattre à proximité de Chancellorsville, un an jour pour jour, de la défaite de Joseph Hooker dans ces lieux.
Dans la matinée, Lee attaque de flanc. Son attaque est quelque peu prématurée, car Longstreet revient tout juste du front Ouest. Ses hommes sont fatigués par le voyage. Les Nordistes repoussent l’assaut. Longstreet mène la contre-attaque. Sa manœuvre rencontre le succès. Lee réorganise ses défenses et réussit à conserver l’avantage en s’appuyant sur des troupes qui connaissent très bien le terrain. Les Confédérés profitent des chemins creux recouverts de vignes et de fourrés pour se déplacer sans être repérés. Ils encerclent certaines unités ennemies. La densité des bois rend les manœuvres difficiles et empêche l’utilisation de l’artillerie. Lee espère profiter du manque de visibilité pour vaincre un ennemi supérieur en nombre. Il laisse Grant s’engager dans la forêt. Dans la confusion et la fumée des tirs, certains soldats se retrouvent blessés ou tués par leurs propres camarades. Les tirs enflamment l’herbe, déclenchant des incendies et piégeant les blessés qui périssent dans les flammes. Les officiers des deux camps sont incapables de diriger leur unité faute d’avoir une visibilité suffisante. Les soldats se perdent.
Le lendemain à l’aube, Grant relance l’attaque. Lee est contraint de reculer face aux coups de boutoirs. Longstreet couvre la retraite de son supérieur. Néanmoins dans la bataille, le général confédéré est grièvement blessé à l’épaule et à la gorge par un tir ami. Il est rapatrié à l’arrière et sera inopérationnel pendant plusieurs mois. La blessure de Longstreet sème la confusion parmi les Rebelles. Les combats s’amenuisent. Dans la soirée, John Gordon mène un ultime assaut à l’arrière des positions nordistes. Le souvenir de la défaite de Joseph Hooker à Chancellorsville resurgit. La panique gagne les tuniques bleues. Grant doit remobiliser ses troupes. Il répète son refus de battre en arrière et d’aller de l’avant. Il décide de quitter la Wilderness et de foncer sur le petit village de Spotsylvania, à sept kilomètres au nord de Richmond, où Lee a établi ses quartiers. Le moral des Fédéraux remonte lorsqu’ils constatent qu’ils se dirigent vers le Sud et non vers le Nord. Pour la première fois, ils ne battent pas en retraite après une bataille.
La bataille de la Wildernes a coûté cher en hommes, 17.000 Nordistes et 10.000 Sudistes sont mis hors de combats en deux jours. Lee a réussi à contraindre son adversaire à combattre à l’endroit qu’il désirait et à lui infliger de lourdes pertes. Néanmoins, la détermination de son adversaire demeure intacte et les Sudistes n’ont pas les moyens de contrôler toutes les routes pour empêcher la progression ennemie vers le Sud.

Du 7 mai au 11 mai, la cavalerie de Philip Sheridan dégage la route en livrant plusieurs combats contre les cavaliers de John Stuart. A Yellow Tavern, ce dernier périt, privant Lee de cavalerie pour la suite de la bataille.
Le 10 mai, les Fédéraux font face à Spotsylvania. Les Sudistes ont fortifié le village et creusé des tranchées. Le premier assaut est un échec. Grant ordonne à Winfield Hancock de contourner par la gauche. Obligés de traverser deux rivières, les Nordistes perdent du temps. Les Sudistes déjouent la manœuvre, mais dégarnissent le centre. Grant en profite pour lancer l’assaut, mais ne réussit pas à percer. Le lendemain, Grant déplace ses convois ravitaillement Lee interprète mal les mouvements de son adversaire. Croyant à une nouvelle tentative de contournement, il déploie ses canons dans la mauvaise position, ce qui facilite l’approche d’Hancock. Sous la pluie, les deux camps se livrent d’impitoyables combats, se battant dans les tranchées à coups de baïonnette. Grant comprend que Spotsylvania est trop solidement défendu. En attaquant de front, il s’est heurté à un mur. Il a essayé de contourner par les deux flancs sans succès. Ses tentatives lui ont coûté 18.000 hommes, soit un total de 32.000 en une dizaine de jours. De leur côté, les Sudistes en ont perdu 12.000 soit un total de 22.000 depuis le début de la campagne.

Grant revient à son idée première : forcer Lee à sortir de ses fortifications pour combattre en terrain découvert. A nouveau, il contourne les positions confédérées pour se diriger vers Richmond. Il prend le risque de laisser la route vers Washington libre, mais compte sur le fait que Jefferson Davis ne laissera pas Richmond en danger et demandera à Lee de venir prêter main forte à Braxton Bragg pour défendre la capitale. De toute façon, il est hors de question pour Grant de battre en retraite. Il est bien décidé à mettre un terme à la guerre même si cela doit lui prendre tout l’été.


Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- DOOM Logan, « La campagne de l’Overland», 24 août 2016,
 https://laguerredesecession.wordpress.com/2016/08/24/la-campagne-de-loverland/
- « La bataille de la Wilderness (5-6 mai 1864) », mai 2011, d’après l’ouvrage de RHEA Gordon, The Battles for Spotsylvania Court House and the Road to Yellow Tavern, Louisiana State University Press, 1997.

Image : La bataille de la Wilderness par Kurz et Allison, wikipédia.fr


samedi 10 février 2018

L’Angélus de Jean-François Millet


Jean-François Millet naît en 1814 à Gruchy dans une famille de paysans aisés normands. A 19 ans, il part pour Cherbourg étudier la peinture, puis s’inscrit aux Beaux-Arts à Paris. Il peint des nus, des scènes mythologiques et historiques. En 1848, il expose Un vanneur, sa première œuvre marquante de ses grandes figures paysannes. C'est la première œuvre inspirée par le travail paysan. Il développe cette thématique en peignant une série de scènes rurales souvent poétiques. Il les classe dans l'influence du courant réaliste, glorifiant l'esthétique de la paysannerie. L’Angélus fait partie de cette série présentée lors de l’exposition universelle de 1867 à Paris.

Ce tableau présente un couple de paysans interrompant son travail pour prier. Une scène tirée de la propre vie de l’artiste : « L’Angélus est un tableau que j’ai fait en pensant comment en travaillant autrefois dans les champs, ma grand-mère ne manquait pas, en entendant la cloche, de nous faire arrêter notre besogne pour dire l’Angélus pour ces pauvres morts. ». Il s'attache à représenter avec réalisme et délicatesse un aspect de la vie quotidienne des campagnes de son temps. Il montre qu’il existe parmi les paysans une piété profonde. Il se plait à transposer le message biblique dans le monde réel. Dans ces tableaux, Millet s’applique à travailler les jeux de lumière, la pénombre et le clair-obscur, préfigurant l'impressionnisme.
Le rougeoiement du ciel indique que nous sommes en fin de journée en automne. Le clocher du village, apparaissant au fond, résonne à travers la campagne. Il sonne à 18 heures pour la troisième partie de l’Angélus. Il s’agit d’une prière qui rappelle la salutation de l’Ange à Marie lors de l’Annonciation. Elle est récitée trois fois par jour. Au centre du tableau, le couple est isolé au milieu d’une morne plaine déserte. Apparaissant en contre-jour, le spectateur ne peut distinguer les traits de leur visage. Leur attitude est humble. La fourche, les sacs de pommes de terre et la brouette soulignent que l’homme doit travailler dur pour survivre et que c’est la terre qui le nourrit. Le travail permet de faire fructifier les dons de Dieu.

L’œuvre suscite des critiques. Beaudelaire dénonce le message moral et politique de l’œuvre de Millet. « Ses paysans sont des pédants qui ont d’eux-mêmes une trop haute opinion. Ils étalent une manière d’abrutissement sombre et fatal qui me donne l’envie de les haïr. Ils ont toujours l’air de dire, c’est nous qui fécondons le monde. Nous accomplissons une mission, nous exerçons un sacerdoce. ». Millet doit attendre la fin de sa vie pour rencontrer un succès international. Son Angélus ne connaît un véritable engouement qu’au début du XXe siècle, soit trente ans après la mort de Millet. Le tableau entre au Louvre après un long périple marchand aux Etats-Unis.
Après la guerre de 1870, les scènes paysannes de Millet servent à nourrir l’image d’une France profonde et immuable. Ces compositions représentant des travailleurs des champs vivant en harmonie avec la nature trouvent aussi un écho dans nos sociétés actuelles portées vers l’écologie.

Sources
Texte : COUTURIER Elisabeth, « Jean-François Millet, le grand peintre des petits moments », Historia, n°850, octobre 2017, pp70-71.

Image : L’Angélus, huile sur toile, 55.5x66cm, 1857-1859, musée d’Orsay, Paris.

dimanche 4 février 2018

La révolution russe de 1917




- En ce 25 octobre 1917, nous apprenons que les bolcheviks viennent de lancer l’insurrection contre le gouvernement provisoire et de s’emparer du palais d’Hiver. Suite à cet événement, Lénine vient d’être élu président du Conseil des commissaires du peuple. Pour comprendre la situation, nous accueillons notre expert politique René Blabla.

- Pour comprendre la situation, il faut remonter à l’année 1905. La Russie connaît déjà des troubles qui conduisent à l’instauration d’une monarchie parlementaire. Le tsar Nicolas II conserve la couronne, mais il partage le pouvoir avec la Douma, le parlement. Le nouveau régime ne répond guère aux attentes des classes populaires. Les paysans souhaitent que la terre revienne à ceux qui la cultivent. Les ouvriers réclament des avancées sociales : journée de huit heures, hausse des salaires, moyen d’expression dans les usines. Le peuple appelle à l’institution d’une république et à l’élection d’une assemblée constituante. Néanmoins, la guerre implique de la discipline et oblige les usines à tourner sans interruption. Elle repousse à une date inconnue la tenue d’une assemblée constituante. Le 23 février 1917, les ouvrières de Vyborg défilent dans les rues de Petrograd. Elles déclenchent sans le vouloir une série de grèves. Des dizaines de milliers d’ouvriers, de chômeurs et d’anarchistes se joignent à elles malgré la rudesse de l’hiver. Ils expriment leur ras-le-bol de la guerre et des pénuries. Ils réclament de meilleures conditions de travail et la fin du régime autocratique qui les gouverne. Les manifestants se dirigent vers la Douma. Certains députés paniquent, d’autres décident de les accueillir. Une trentaine d’activistes se constituent en comité exécutif provisoire du soviet de Petrograd. Le 2 mars se met en place un gouvernement provisoire composé par la Douma et le Soviet et constitué de députés du KD, le parti libéral démocrate. Le prince Lvov le préside. Lâché par ses généraux, Nicolas II signe une lettre d’abdication en faveur de son frère Michel, qui abdique à son tour dans la foulée.

- Ce mouvement a réussi à prendre de l’ampleur car les militaires ont refusé d’appliquer l’ordre du tsar de tirer sur la foule.

- En effet, il faut bien comprendre qu’il existe un fossé entre les officiers issus de l’aristocratie et les soldats issus de la paysannerie. Les désertions et la désobéissance demeurent exceptionnelles sur le front. L’agitation est plus grande chez les troupes de garnison qui sont au contact du peuple et notamment celle de Petrograd. Les soldats obtiennent une représentation importante dans le soviet de Petrograd. Le gouvernement promulgue de nouveaux règlements disciplinaires pour l’armée. Les officiers ne supportent pas la remise en cause de leur autorité suite aux réformes engagées par les soviets et militent pour la poursuite de la guerre. Le fossé se creuse davantage. A partir de cet instant, les désertions et les refus d’obéissance croissent. De plus, la tentative de putsch du général Kornilov montre aux soldats, qu’on ne peut pas faire confiance aux officiers. Les soldats rejoignent les rangs des bolcheviks qui prônent la paix, la terre et la liberté.

- Les bolcheviks, restés en dehors du gouvernement, captent le mécontentement populaire.

- Tout à fait, le nombre d’adhérents ne cesse de croitre. L’idée qu’il faut mettre un terme à la guerre quel qu’en soit le prix, trouve un écho de plus en plus favorable dans la population et chez les soldats. Au moment de la révolution, sur les 14 millions engagés depuis le début de la guerre, la Russie a déjà perdu plus de 5 millions de soldats (tués, blessés, prisonniers). La Russie a rejoint le front sans enthousiasme. Aucun ennemi ne menace son sol natal.
- Quelle est la suite du programme maintenant que les bolcheviks sont au pouvoir ?

- Il devrait sans aucun doute tout mettre en œuvre pour conclure la paix le plus rapidement possible, afin de consolider leur pouvoir à l’intérieur du pays. On risque de voir naitre une guerre civile opposant les Blancs et les Rouges.

- Merci, René pour toutes ces précisions. Nous ne manquerons pas de suivre de suivre ces évènements. Quant à moi, je vous rends l’antenne.

Sources :
Texte :
- FERRO Marc, « Personne n’avait anticipé l’explosion de février », L’Histoire, n°432, février 2017, p34-44.
- WERTH Nicolas, « Pas de révolution sans les soldats », L’Histoire, n°432, février 2017, p48-55.

Image : http://www.lelivrescolaire.fr/#!manuel/1189304/histoire-geographie-3e-2016/chapitre/1189306/la-premiere-guerre-mondiale/page/1189321/la-revolution-russe-1917/lecon

samedi 27 janvier 2018

La bataille de Chattanooga



Après la prise de Vicksburg, la Confédération n’est plus maître du Mississippi et se retrouve coupée en deux. Jefferson Davis écrit au général Edmond Smith positionné au Texas, qu’il n’a pas les moyens pour venir le sauver. Le général se comporte comme un gouverneur d’un Etat indépendant. Il commerce avec le Mexique et les Caraïbes. Ne présentant aucune menace pour l’Union, Washington le laisse tranquille pour se concentrer sur l’armée de Braxton Bragg positionnée dans le centre. Ce dernier récupère les unités de l’armée du Mississippi. Pour le renforcer, Davis détache James Longstreet du front est.

Le but de l’Union est l’invasion de la Géorgie, afin de couper la liaison ferroviaire entre Chattanooga et Atlanta. L’accès à la Géorgie est difficile à cause du fleuve Tennessee et des Appalaches. Bragg compte bien utiliser les collines et les monts pour fondre sur les troupes de Rosecrans. Son plan consiste à contourner le flanc gauche de l’ennemi. Cependant, Rosecrans en étirant sa ligne de front ruine cette manœuvre. Le 20 septembre 1863, 60.000 Confédérés font face à un nombre identique de tuniques bleues sur les rives de la Chickamauga. Les combats se déroulent dans des sous-bois, où la végétation et la fumée réduisent la visibilité. L’offensive sudiste se brise sur les barricades nordistes. Des rapports signalent à Rosecrans qu’une brèche s’est ouverte dans la ligne de front. Sans prendre le temps de vérifier l’information, le général déplace ses divisions pour profiter de cette occasion. Or, les rapports sont erronés et en agissant de la sorte, c’est lui qui crée une brèche dans sa ligne. Les Confédérés s’engouffrent, refoulant les Nordistes sur plusieurs kilomètres. A l’arrière, le général George Thomas réorganise les défenses et stoppe l’avancée de l’armée commandée par son ancien ami. Sa résistance permet à Rosecrans de mettre ses troupes à l’abri dans la ville de Chattanooga. Son action héroïque vaut à Thomas le surnom de « roc de la Chickamauga ». Cette victoire confédérée coûte cher en effectif. Bragg a perdu un tiers de son effectif. Il assiège Chattanooga.

Tandis qu’Halleck ordonne à Joseph Hooker de se porter au secours de Rosecrans assiégé, Grant relève ce dernier de son commandement pour le confier à Thomas. Le général déchu accepte cette décision. Le désastre de la Chickamauga et la honte d’avoir fui le champ de bataille, alors que Thomas a continué à se battre, le démoralisent. Les Nordistes réussissent à instaurer une ligne de ravitaillement vers Chattanooga pour fournir aux hommes des vivres. Elle est surnommée la ligne biscuit, car les premiers aliments parvenant dans la ville sont des biscuits. Parallèlement, Grant répare toutes les infrastructures ferroviaires et routières détruites par les combats et les sabotages.
Le 23 novembre, Grant lance l’offensive. Sherman attaque l’aile droite et Hooker la gauche. Avant d’atteindre Chattanooga, ils doivent s’emparer de Missionary Ridge pour le premier et de Lookout Mountain pour le second, deux forteresses naturelles culminant à 330 mètres d’altitude. Le brouillard recouvrant les monts valurent à l’attaque de Look Mountain le surnom de bataille au-dessus des nuages. Au centre, Thomas sort de Chattanooga pour empêcher les Sudistes de venir en aide à leurs compatriotes postés sur les monts. Motivés à l’idée de pourvoir s’extirper du siège et de se venger de la défaite de la Chickamauga, non seulement les troupes de Thomas repoussent les rebelles dans la vallée, mais grimpent les crêtes pour mener l’assaut et prendre les Confédérés en tenaille. En à peine deux jours, les Nordistes se rendent maîtres des montagnes et libèrent la ville du siège. Bragg se retranche à l’intérieur du Tennessee. Quelques jours plus tard, il présente sa démission à Davis, contraint de l’accepter vu l’impopularité du général au sein de l’Etat-major. Joseph Johnston le remplace.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- La bataille de Chattanooga sur le site : honneur-patrie.com
(http://fr.calameo.com/read/0004132417d6aba911faa)

Image : Bataille de Chattanooga par Thure de Thulstrup. Ulysses S. Grant suit à la longue-vue l'assaut de l'Union sur Missionary Ridge. Il est accompagné des généraux Gordon Granger (à gauche) et George H. Thomas.

dimanche 21 janvier 2018

1917 : quand le basket débarque en France avec les Américains





Au mois d’octobre 1917, les généraux Pétain et Pershing profitent d’une accalmie sur le front pour s’entretenir de divers sujets.

- Je vous le dis mon cher mon cher Pershing, l’entrainement et les pratiques sportives permettent d’encourager l’esprit de corps et la cohésion patriotique. Le sport rassemble tous les hommes quelque soit leur nationalité, leur origine sociale, leur couleur de peau ou leur grade. Il se révèle être aussi une façon de réhabiliter les blessés et de participer aux œuvres de charité. Nous avons bien œuvré en favorisant la création de foyers franco-américains à l’arrière des lignes où les combattants des deux nations peuvent se rencontrer et pratiquer des activités communes.

- Entièrement d’accord avec vous mon cher Pétain. D’ailleurs, la rubrique sportive tient une place importante dans les journaux du front américain. De plus, l’organisation Young Men’s Christian Association (YMCA) propose des camps d’activités récréatives dont le sport fait partie.

- Oui. Nos hommes se passionnent pour le football. Néanmoins, je suis surpris par ce nouveau sport que vous pratiquez, le basket-ball.

- Ce sport a été inventé en 1891, James Naismith, professeur d’éducation sportive de l’université du Massachussetts. Il cherchait un jeu pouvant s’exercer à l’intérieur durant l’hiver, pour maintenir la condition physique de ses élèves entre les saisons de football américain et de baseball. Il souhaitait trouver une activité où les contacts physiques étaient restreints, afin d'éviter les risques de blessure. Je crois qu’il s’est inspiré d’un ancien jeu de balle maya.

- J’apprécie ce sport. Le basket-ball exige à la fois qualité athlétiques et adresse. Il constitue une bonne façon de rééduquer les soldats peu aptes à courir. Ils peuvent tout de même lancer la balle et mettre des paniers. De plus, il demeure accessible aux femmes aussi. Néanmoins, il ne rassemble pas les Français. Seuls quelques initiés parisiens le pratiquent. Je crois que le fait qu’il soit arrivé chez nous par le biais de protestants limite sa diffusion parmi les catholiques.

- Oh, mais le basket a mis du temps à prendre chez nous aussi. Dans les YMCA, on pratiquait en priorité la boxe, l’athlétisme, le base-ball et le football.

- Tiens, mon cher Pershing. Pourquoi n’organiserait-on pas des matchs entre Français et Américains ?

- Si vous n’avez pas peur de perdre.

- Moins qu’à Verdun.

Sources
Texte : Annette BECKER, « 1917, les Américains dans la guerre », Historia, n°434, avril 2017, pp48-50

Image : http://les-sportives-mag.fr/les-jeux-olympiques-feminins-un-heritage-de-la-grande-guerre-2

mercredi 10 janvier 2018

Quand Paris devient la ville lumière

Je viens d’apprendre que le XVIIIe siècle est surnommé le siècle des Lumières. Il était temps qu’on reconnaisse ma contribution à la France. C’est grâce à moi si Paris s’appelle la ville lumière. Comment ça ? Qui je suis ? Mais enfin ! Je suis Pierre Tourtille Sangrain !
Il est vrai que je n’ai pas inventé l’éclairage public. En 1667, une ordonnance instaurait à Paris l’installation de lanternes à chandelle. Ce dispositif est ensuite étendu à toutes les provinces. L’objectif était de rendre les rues plus sûres la nuit contre les brigands. Elle permet l’extension du contrôle policier. Dans notre imaginaire chrétien, la lumière chasse les démons. De plus, elle favorise la sociabilité, le commerce et les loisirs. Au début du XVIIIe siècle, la capitale compte 5.400 lanternes qui font déjà sa renommée à travers toute l’Europe.

Je suis né fin mars 1727 à Beaunay en Normandie. Je m’installe à Rouen comme fabricant d’étoffes de soie. Dans les années 1750, je déménage à Paris. J’achète une maison rue du faubourg du Temple et crée une manufacture produisant des cylindres utilisés dans le travail de la soie. J’ai su noué avec habileté de bonnes relations avec les élites et la haute aristocratie. J’en veux pour preuve que la marquise de Pompadour était présente à mon mariage. Tout ceci m’a facilité mes affaires.

En 1769, je m’associe avec Dominique François de Chateaublanc. Dominique était ingénieur en optique. L’académie des sciences venait de le récompenser  pour son invention d’une lanterne à huile munie d’un réflecteur de lumière. « Bien plus puissants que les simples lanternes à chandelle, les nouveaux réverbères sont la meilleure manière d’éclairer pendant la nuit les rues d’une grande ville en combinant la clarté, la facilité du service et l’économie ». J’ai tout de suite senti le bon filon. Grâce à mes bonnes relations, j’ai obtenu un privilège royal pour assurer l’éclairage  En 1769, je m’associe avec Dominique François de Chateaublanc. Dominique était ingénieur en optique. L’académie des sciences venait de le récompenser  pour son invention d’une lanterne à huile munie d’un réflecteur de lumière. « Bien plus puissants que les simples lanternes à chandelle, les nouveaux réverbères sont la meilleure manière d’éclairer pendant la nuit les rues d’une grande ville en combinant la clarté, la facilité du service et l’économie ». J’ai tout de suite senti le bon filon. Grâce à mes bonnes relations, j’ai obtenu un privilège royal pour assurer l’éclairage  Je viens d'apprendre que le XVIIIe siècle est surnommé le siècle des Lumières. Il était temps de reconnaître ma contribution à la France. C'est grâce à moi si Paris s'appelle la ville lumière. Comment ça qui je suis ? Mais enfin ! Je suis Pierre Tourtille Sangrain !
Il est vrai que je n'ai pas inventé l'éclairage public. En 1667, une ordonnance instaurait à Paris l'installation de lanternes à chandelle. Ce dispositif est ensuite étendu à touts les provinces. L'objectif était de rendre les rues plus sûres la nuit contre les brigands. Il permet l'extension du contrôle policier. Dans notre imaginaire chrétien, la lumière chasse les démons. De plus, elle favorise la sociabilité, le commerce et les loisirs. Au début du XVIIIe siècle, la capitale comptait 5.400 lanternes, qui faisait déjà sa renommée à travers toute l'Europe.

Je suis né fin mars 1727 à Beaunay en Normandie. Je m'installe à Rouen comme fabricant d'étoffes de soie. Dans les années 1750, je déménage à Paris. J'achète une maison rue du faubourg du Temple et crée une manufacture produisant des cylindres utilisés dans le travail de la soir. J'ai su noué avec habileté de bonnes relations avec les élites et la haute aristocratie. J'en veux pour preuve que la marquise de Pompadour était présente à mon mariage. Tout ceci a facilité mes affaires.
En 1769, je m'associe avec Dominique François de Chateaublanc. Dominique était ingénieur en optique. L'académie des sciences venait de le récompenser pour son invention d'une lanterne à huile munie d'un réflecteur de lumière. "Bien plus puissants que les simples lanternes à chandelle, les nouveaux réverbères sont la meilleure manière d'éclairer pendant la nuit les rues d'une grande ville en combinant clarté, la facilité du service et l'économie". J'ai tout de suite senti le bon filon. Grâce à mes bonnes relations, j'ai obtenu un privilège royal pour assurer l'éclairage de la ville de Paris pendant vingt ans. Ca marchait tellement bien à Paris que j’ai réussi à obtenir les baux pour l’éclairage des grandes villes de province : Arras, Nantes, Dijon, Brest, Versailles, Strasbourg, Amiens, Dieppe, Le Havre, Châlons, Caen, Rennes, Tours, Toulouse, Lorient, Rochefort, Marseille, Nancy, Rouen.... Hein ? Pardon ? La liste est trop longue ? Je n'y suis pour rien. C'est ça d'être le meilleur. En plus, je ne vous parle même pas des phares. J'en ai équipé un sacré nombre en système d'éclairage comme celui de Cordouan.
Je dirigeais toute une équipe d'allumeurs, d'inspecteurs, de nettoyeurs, de réparateurs. De plus, je faisais travailler un très grand nombre de sous-traitants : des étameurs, des vitriers. Avec moi pas de problème de chômage. Bah ouais, parce que mes lampadaires sont souvent volés ou cassés. Quand ce n’est pas des petits délinquants qui les détruisent pour s’amuser, il parait qu’on abat un symbole de répression policière ou de fardeau fiscal. Non mais, je vous jure. Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre ? Je vous jure ces bobos parisiens. Tout ça parce que les propriétaires devaient payer une taxe en proportion de la longueur de leur façade sur la rue pour être éclairés ou parce qu’Antoine Sartine, le lieutenant général de police, est venu souper plusieurs fois à la maison. Excusez-moi d’être poli.
Avec l’adoption du réverbère, l’huile a remplacé le suif comme combustible. Au départ, je suis parti sur un mélange d’huile d’olive et de colza, mais après je me suis intéressé à l’huile de baleine pêchée outre-atlantique. L’implication de la France dans la guerre d’indépendance américaine pouvait m’ouvrir des portes. Le marquis de La Fayette m’a mis en relation avec des négociants de la Nouvelle-Angleterre. On négociait un contrat. Je m’engageais à acheter mille tonnes d’huile et en échange ils pourraient bénéficier de droits d’exportation réduits. L’accord ne s’est pas fait. Je ne me suis pas laissé abattre et me suis associé avec Antoine Lepescheux. Il possédait un atelier de fabrication de chandelles à Paris, mais surtout une raffinerie. De plus, il était chimiste et expérimentait différents mélanges d’huiles pour produire le combustible des réverbères.


La révolution de 1789 a accéléré la demande de lampadaires. Les cahiers de doléances du Tiers demandent plus d’éclairage public. Face à l’explosion de violence dans la capitale, la garde nationale souhaite que l’éclairage soit renforcé. Et qui c’est qui s’y colle ? C’est bibi ! En plus, mon bail, qui s’achevait à ce moment là, a été renouvelé par M. Fricault, le directeur de l’éclairage public, un ancien employé de mes manufactures, qui, à force de travail et d’amour pour la Révolution, a su se hisser à de hautes charges. Tout allait bien, jusqu’au mois de septembre 1793. Accusé d’être ennemi de la République, j’ai été arrêté et mes biens saisis. Je suis resté en prison jusqu’en août 1794 après la mort de Robespierre. J’ai réussi à rebâtir mon entreprise et, l’année suivante, me voilà de retour sur le circuit. Seulement, les affaires ne tournent plus aussi bien. A cause des guerres, le métal manquait et l’huile n’était plus importée.

Finalement, j’ai pris une retraite bien méritée et cède ma place à Louis Huvé. J’ai pu jouir des biens qui me restaient à Paris et dans toute l’Ile-de-France, notamment l’ancienne abbaye de Saint-Faron près de Meaux.

Source

Sources
Texte : McMAHON Darrin et RECULIN Sophie, « Un entrepreneur de lumière », L’Histoire, n°435, mai 2017, pp 66-71.

Image : https://blog.nedgis.com/2015/01/07/lampadaire-parisien/

Pour une visite du phare de Cordouan c'est ici.