jeudi 7 décembre 2017

Le siège de Vicksburg



Alors qu’à l’Est, les Confédérés tiennent la dragée haute aux Nordistes, notamment avec les plans d’action de Robert Lee, la situation est différente à l’Ouest. Comme le gros des forces confédérées et les meilleures unités sont maintenues en Virginie, trop peu de troupes protègent la longue frontière de l’Ouest. A la différence de l’Est, les fleuves ne constituent pas des obstacles à franchir. Il est donc plus difficile de mettre en place des défenses. Les Confédérés concentrent leurs efforts sur certains points et en délaissent d’autres. Les Nordistes ont effectué deux percées sur le fleuve Mississippi. Au Sud, David Farragut a pris la Nouvelle-Orléans et remonte le fleuve. Au Nord, Ulysse Grant, devenu le général en chef des armées de l’Ouest, depuis la nomination d’Henry Halleck comme chef des armées, a traversé le Tennessee et pénétré dans l’Etat du Mississippi. Du côté de la Confédération, Joseph Johnston est le général en chef du département de l’Ouest. Ce dernier considère cette affectation comme une punition. Il a sous ses ordres Braxton Bragg, retenu dans le centre et John Pemberton. Ce dernier est impopulaire au sein de l’Etat-major de Johnston, car natif de Philadelphie, il n’est sudiste que par son mariage avec une Virginienne. De plus, il n’a aucun exploit militaire à son actif.
Si le Mississippi passe entièrement sous le contrôle de l’Union, la Confédération se retrouvera coupée en deux. Les richesses agricoles et le bétail de l’Arkansas, du Missouri et du Texas seraient perdues pour le Sud. Il est donc crucial de conserver les derniers bastions le long du fleuve dont Vicksburg. La ville se dresse sur les Walmut Hills d’une hauteur de soixante mètres. Ces collines sont soit abruptes, soit entrecoupées de ravines boisées dont le fond est envahi par de la broussaille. Les pentes mesurent entre douze et quinze mètres de hauteur. Les Sudistes ont construit de nombreux abattis artificiels formés de troncs d’arbres et de pieux. Le mur d’enceinte est parcouru de plateformes d’artillerie desquelles plus de deux cents canons pointent sur le fleuve. Pemberton dirige la place et 30.000 hommes.

Après avoir pris la Nouvelle-Orléans, Farragut remonte le Mississippi s’emparant au passage de Bâton-Rouge, capitale de la Louisiane. En juin 1862, il arrive aux abords de Vicksburg. Il dispose de trois milles hommes, ce qui est insuffisant pour prendre une telle place. De plus, le niveau du fleuve baisse en été rendant plus difficiles les manœuvres. Le 26 juillet 1862, Farragut renonce et rebrousse chemin.

Plus en amont du Mississipi, les mouvements de l’armée fédérale sont difficiles. Le fleuve forme des bras tortueux, envahis de végétation. Sans carte précise, Ulysse Grant perd un temps fou à repérer le terrain. De plus, son armée est assaillie par les raids de cavalerie de Nathan Forrest qui détruisent les rails, les lignes de communication et l’équipement.
Durant l’hiver 1862, Grant est contraint de retarder l’attaque sur Vicksburg, le temps de sécuriser ses arrières. Seulement, il ne peut prévenir Sherman de son repli, qui lance un assaut par l’arrière après avoir traversé les marécages. Grant devait attaquer de l’autre côté en même temps. Les Sudistes qui ne se retrouvent pas divisés refoulent les Fédéraux sans problèmes.
Grant émet l’idée de progresser en creusant des canaux qui permettraient aux canonnières de contourner la place sous le feu ennemi pour faire la jonction avec Farragut. Quatre projets successifs échouent. Les opérations s’avèrent difficiles compte tenu du matériel et des conditions de travail. Des hommes du génie se noient. Les opérations de dragage, de déblayage et de creusement sont compromises par la densité de la végétation, la complexité des cours d’eau et les tirs ennemis. Ces travaux s’étalent sur trois mois sans aucun résultat. A Washington, on se plaint de son manque de résultat. Le moral des hommes dégringole.

Au début du mois d’avril 1863, Grant met au point un plan audacieux qui vise à transporter ses troupes par la voie fluviale de nuit en aval de Vicksburg, puis de débarquer sur une terre ferme sur la rive orientale. Ce faisant, il se coupe de ses bases arrières, mais peu lui importe, car il compte vivre sur le pays. L’opération se déroule dans la nuit du 16 au 17 avril. Après avoir traversé le fleuve et contre toute attente, Grant se dirige vers la ville de Jackson afin d’éliminer tous risques d’être pris à revers. Le 14 mai, Sherman et McPherson lancent un assaut contre les 6.000 Confédérés retranchés dans la ville. Vainqueurs, les Fédérés saccagent les infrastructures ferroviaires, incendient les fonderies, les arsenaux et les usines. Les flammes se propagent aux habitations. Les Nordistes surnomment Jackson la « ville fumante » (Chimneyville). Grant a réussi à s’implanter en territoire ennemi, à remporter toutes les batailles contre un adversaire supérieur en nombre et sans base de ravitaillement.
Au mois de mai, Grant lance l’assaut contre Vicksburg. Après tant de mois d’efforts, il veut voir la citadelle tomber. D’autant plus qu’il doit faire vite au risque de voir Johnston arriver avec des renforts. Il se retrouverait alors pris en tenaille. Par ailleurs, les fortes chaleurs de l’été rendent insalubre les marais environnants. Seulement, les Sudistes sont bien retranchés et infligent de lourdes pertes aux assaillants. De son côté, Johnston ne possède pas assez d’hommes pour lever une armée de secours. Braxton Bragg est occupé au centre et à l’Est, Lee a besoin de toutes les unités disponibles pour tenter de prendre Washington.

Contre l’avis de Jefferson Davis et de Joseph Johnston, Pemberton décide de sortir et de combattre. Le 17 mai, Grant défait les contingents de Confédérés le long de la Black River. Pemberton se résigne à s’enfermer dans Vicksburg. Grant lance l’assaut contre la place. Les pertes sont élevées. Le 23 mai, le général nordiste se résout à mettre en place un dispositif de siège. Au mois de juin, Grant ordonne des opérations de sape. Les mineurs creusent sous le feu ennemi. Le 25, une galerie passe enfin sous les positions sudistes. On la remplit d’explosifs et on la fait sauter. Néanmoins, les Rebelles avaient anticipé et construit d’autres fortifications à l’intérieur. De leurs positions, ils abattent les Fédéraux s’engouffrant par cette brèche. L’attaque cause une trentaine de morts et plus de deux cents blessés. De nouvelles galeries sont creusées avec des résultats similaires. Grant préfère continuer à attendre plutôt que de lancer une nouvelle offensive meurtrière.
Le 1er juillet, Pemberton réunit son Etat-major qui suggère de se rendre. Se rangeant à cet avis, il envoie deux émissaires pour négocier les termes de la reddition. Grant les renvoie avec cette phrase lapidaire : « Seule une capitulation inconditionnelle et immédiate sera acceptée ». Il s’en tient à l’idée que l’ennemi est un rebelle et qu’il ne peut prétendre aux privilèges des combattants légitimes. Pemberton s’offusque et menace de reprendre les hostilités. Néanmoins, il est conscient qu’il ne possède plus les moyens de lutter. Résolu, il obtient l’autorisation pour ses hommes de les laisser partir contre la promesse de ne plus prendre les armes. Grant, qui ne souhaite pas s’encombrer de prisonniers, accepte. Le 4 juillet 1863, la citadelle tombe enfin.

Le Nord contrôle désormais tout le fleuve Mississippi et coupe la Confédération en deux. Richmond se voit privée des réserves de bétail et de chevaux du Texas. Le plan Anaconda est enfin mis en place.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
Image : Siège de Vicksburg par Kurz and Allison. Wikipédia

jeudi 23 novembre 2017

Angel Island : la Ellis Island du Pacifique



En ce 21 janvier, jour national d’Angel Island décrété par Barack Obama, Tai Shen gravit la colline des Twin Peaks. Au sommet, il admire une vue panoramique sur San Francisco et sa baie. Son regard se focalise sur Angel Island, l’île la plus petite de la baie. Cette île est liée à l’histoire de la famille de Tai Shen. Citoyen américain, d’origine chinoise, les grands-parents de Tai Shen ont immigré aux Etats-Unis au début du XXe siècle. Son grand-père lui a raconté son passage dans le centre d’immigration d’Angel Island, la principale porte d’entrée des Etats-Unis côté Pacifique, comme Ellis Island côté Atlantique.

A leur arrivée en bateaux dans la baie, des inspecteurs de l’immigration ont vérifié leur identité, leur âge, leur profession et leur situation familiale. Ensuite, ils ont été amenés sur l’île et mis en quarantaine. Une fois le délai passé, les grands-parents ont été séparés. En effet, les migrants sont répartis par sexe, nationalité, classes sociales. Ils sont restés dans le centre trois jours durant lesquels les inspecteurs les ont interrogés sur leur vie, les raisons de leur venue et leurs projets. L’interrogatoire de sa grand-mère a été plus poussé, car les Chinoises étaient suspectées de venir aux Etats-Unis pour se prostituer. Des médecins les ont auscultés. Ils ont eu la chance de pouvoir accéder au territoire américain assez rapidement. Durant son bref séjour, son grand-père avait discuté avec un compatriote retenu dans le centre depuis plusieurs mois.
Il faut dire que la législation était très dure. Au milieu du XIXe siècle, la Californie devenue américaine connaît un boom économique. Chacun y vient pour faire fortune et trouver de l’or. Des lignes de chemin de fer transcontinental sont construites. Des milliers d’ouvriers, dont des Chinois appelés les coolies, sont recrutés. La réputation des Chinois se ternit rapidement, car ils acceptent de travailler pour un salaire de misère, contrairement aux Américains. Lors du référendum de 1879, les Californiens votent pour la mise en place de restrictions.
En 1882, le Congrès vote le Chinese Exclusion Act. Avec cette loi, les Chinois ne peuvent officiellement plus émigrer aux Etats-Unis. Seules les personnes qui ne résident pas de manière permanente sur le sol américain sont exemptées. En 1917, la législation se durcit avec le Literacy Act. Toute personne ne sachant pas lire est refusée. Or les migrants sont des pauvres venant de pays peu développés où l’alphabétisation fait défaut. Ainsi, les Australiens et les Néo-zélandais possèdent plus de facilités que les Asiatiques. La situation se modifie dans les années 1920, lorsque le gouvernement fédéral impose des quotas. C’est dans ce contexte qu’en 1910, les Etats-Unis inaugurent un second centre d’immigration après celui d’Ellis Island à New York. Le complexe comprend un centre d’inspection, un hôpital, des logements, des réfectoires, des terrains de sport. L’île devient une petite ville. En effet, des employés y vivent de manière permanente : inspecteurs de l’immigration, interprètes, médecins, policiers, standardistes, menuisiers, plombiers, blanchisseurs, cuisiniers, avocats.
En 1940, un incendie ravage le complexe. Le gouvernement fédéral ne le reconstruit pas et préfère aménager un nouveau complexe plus moderne à San Francisco. L’île est laissée à l’abandon. En 1997, le centre devient un lieu historique national. Il est restauré en 2010, un siècle après son ouverture.

En une trentaine d’années, de 1910 à 1940, 500.000 personnes vont transiter par Angel Island : 85.000 Japonais, 8.000 Asiatiques du Sud-Est, 8.000 Russes, 1.000 Coréens, 1.000 Philippins, 4.000 Mexicains (souvent envoyés à Angel Island après leur arrestation sur le sol américain) et 100.000 Chinois dont les grands-parents de Tai Shen.

Sources
- Texte : VAN RUYMBEKE Bertrand, « Angel Island : les Chinois à la porte de l’Amérique », Historia, n°842, février 2017, pp50-53.

- Image : photo de Benjamin Sacchelli, prise en avril 2017

jeudi 9 novembre 2017

La barbe : une histoire pas rasoir



La barbe possède un aspect esthétique. Elle peut servir à cacher un bouton, une cicatrice, une malformation. A l’instar de François Ier qui se laisse pousser la barbe pour dissimuler une cicatrice sur sa joue. Mais derrière cet aspect physique, la barbe donne des renseignements sur l’image de l’homme et des sociétés.

La barbe est le symbole de masculinité et de la virilité. Ne dit-on pas que la barbe est à l’homme ce que les cheveux longs sont à la femme ? La barbe est un signe de fécondité. La pilosité marque l’entrée pour l’adolescent dans la puberté. Plus la barbe est fournie plus l’homme avance dans sa vie et est supposé être respectable. En ce sens, elle a longtemps été associée au pouvoir et à l’autorité et l’est encore dans certaines parties du monde de nos jours. De nombreuses figures d’autorité portent la barbe : les dieux grecs, Dieu, les prophètes (Moïse, Jésus, Mahomet), les empereurs (Charlemagne est surnommé l’empereur à la barbe fleurie), des rois Sumériens et Egyptiens aux rois de la Renaissance. Dans de nombreuses sociétés où celle-ci est portée, s’attaquer aux barbes peut être considéré comme une insulte ou une lutte. Ainsi lorsque Pierre Ier revient de son voyage en Europe, il instaure la mode occidentale en se rasant. Il se heurte aux réticences de l’aristocratie et du clergé.
En effet, les religions sont souvent des défenseurs de la barbe. Le judaïsme se fonde sur le Lévitique pour interdire le rasage. L’islam repousse le rasage, tandis que l’épilation du corps fait partie des obligations. Le visage doit rester barbu. En revanche, la barbe divise la chrétienté. Les orthodoxes affichent de longues barbes à l’image de Dieu. Le clergé catholique est tenu au rasage. Les moines et les prêtres doivent sacrifier leur barbe et porter la tonsure en signe de renoncement au monde et d’humilité. Il y a aussi des raisons pratiques, afin de ne pas laisser de poils dans le calice.
Ainsi, les Européens sont surpris de constater que les Africains et les Amérindiens s’épilent pour se différencier de l’animal. Le manque de pilosité a permis de les féminiser et de les rendre moins virils donc moins forts que les Européens et a servi de justification physique pour leur asservissement.
On touche à un autre aspect de la barbe. En effet dans certaines sociétés ou civilisations, elle est associée à la sauvagerie. Pour les Romains, qui sont rasés, la pilosité faciale est associée à la barbarie et à la débauche. Les Germains sévissant sur le limès sont barbus. Dans les cas de société où la barbe n’a plus la cote, elle peut devenir un symbole de rébellion, de contestation ou de révolution. Pensons à la barbichette de Trotski, à la moustache de Staline, la barbe de Fidel Castro ou de Che Guevara.
La barbe est aussi un objet de mode. Devenu un objet trop commun au XXe siècle, elle se ringardise. Cependant la mode est cyclique et la barbe regagne nos sociétés : les hommes arborent une barbe naissante. Les hipsters affichent une barbe plus fournie pour marquer leur appartenance à ce groupe.

Ainsi, la barbe est un objet riche regroupant des aspects esthétiques, religieux, culturels et de mode.

Sources
Texte : LE GALL Jean-Marie, « La barbe en avoir ou pas », Historia, n°841, janvier 2017, pp50-55.
Image : http://www.pilloledistoria.it/wp-content/uploads/2014/04/original.jpg


mercredi 27 septembre 2017

Le tsar Pierre Ier en visite en France



Bonjour chers amis lecteurs. En ce 20 juin 1717, je me trouve devant l’hôtel de Lesdiguières pour assister au départ de Pierre Ier de Russie, qui vient de passer presque deux mois dans notre royaume. En effet, le tsar a passé la frontière à la fin du mois d’avril. Le 7 mai 1717, il arrive aux abords de Beauvais. L’archevêque a préparé pour l’occasion de grandes festivités. Malheureusement pour lui, Pierre Ier traverse la ville sans s’arrêter. Ce ne sera pas la première fois que le monarque russe nous surprendra. Il rejoint Beaumont-sur-Oise. Le maréchal de Tessé est chargé d’aller l’accueillir et de l’accompagner jusqu’à Paris. Arrivé dans la capitale, Pierre Ier refuse les appartements mis à sa disposition au Louvre les trouvant trop fastueux. Il va loger à l’hôtel de Lesdiguières avec sa suite. Deuxième scène surprenante. La troisième se produira le 10 mai. Ce jour, notre jeune roi Louis XV vient saluer son hôte. Le tsar, du haut de ses deux mètres, a pris le tout jeune roi dans ses bras, puis l’a soulevé pour lui donner l’accolade.

Durant son séjour, le monarque russe n’a cessé d’intriguer la cour et les Parisiens qui se sont pressés à chacun de ces déplacements. Le duc de Saint-Simon le décrit comme, et je cite, « un homme aux mœurs simplistes, au regard majestueux et farouche, à l’habit fréquemment déboutonné et au chapeau plus souvent posé sur la table que sur sa tête. ». Sa majesté naturelle, sa parfaite simplicité, sa curiosité universelle ont fait forte impression sur les Français. Il faut dire que Pierre Ier est le premier monarque russe à sortir de son royaume et à voyager. Il a déjà voyagé en Europe en 1697-1698, notamment aux Pays-Bas et dans l’Empire. A cette époque, Louis XIV avait refusé de recevoir le roi de cette obscure province de Moscovie. Il recherche en Europe des modèles architecturaux pour bâtir sa nouvelle capitale Saint-Pétersbourg et pour assimiler les connaissances et les techniques nécessaires à la modernisation de son pays. A son retour, il se coupe la barbe et impose son style à l’aristocratie. Cet acte symbolique annonce la naissance de la Russie nouvelle et réformée sur le modèle européen. Pierre Ier a contribué à l’essor des échanges commerciaux avec l’Europe et l’Asie. Il a remporté plusieurs victoires éclatantes contre la Suède. Son royaume s’est agrandi et s’ouvre maintenant sur quatre mers. La Russie compte désormais parmi les grandes puissances.

La France entend bien se positionner auprès de ce nouveau voisin. Pour cette raison, elle a mis les petits plats dans les grands. A Fontainebleau, le comte de Toulouse a été chargé d’organiser une grande chasse à cour à Fontainebleau. A l’occasion du 45e anniversaire du tsar une grande fête est organisée à Marly avec un feu d’artifice. Le régent a profité de la venue du tsar pour conclure divers traités commerciaux et négocier une potentielle alliance contre la Suède. Les deux hommes se sont plutôt bien entendus. Ils ont presque le même âge, 45 ans pour l’un contre 43 pour l’autre, ils ont mené des batailles, aiment la bonne cuisine, sans parler de leurs mœurs libertines, mais ceci ne nous regarde pas. Outre des aspects économiques et politiques, la France entend briller par ses sciences et son art. Et c’est exactement ce que recherche le tsar. Les portes des instituts les plus prestigieux du royaume lui ont été ouvertes : l’observatoire de Paris, le jardin des plantes, l’imprimerie royale, l’Académie des sciences, la manufacture des Gobelins. A chaque visite, le tsar achète une multitude d’objets scientifiques, des instruments d’optique, de géométrie et de chirurgie, mais aussi des objets artistiques comme ces tapisseries que les domestiques sont en train de charger dans les voitures derrière moi. Le tsar a également visité le palais du Louvre. La machine de Marly alimentant en eau les fontaines de Versailles l’a beaucoup impressionné. L’agencement des jardins du château, avec ses statues et ses jets d’eau, l’a enchanté. En revanche, il n’a guère apprécié l’architecture du palais. Il la décrite comme, et je cite, « un pigeon avec des ailes d’aigle ».

Le tsar ne repart pas seul. Il emmène avec lui dans ses bagages, l’architecte Jean-Baptiste Alexandre Le Blade, le sculpteur Nicolas Pineau et le peintre Louis Caravaque, qui a déjà reçu des commandes pour peindre les victoires militaires du tsar. Pierre Ier aura laissé ici une grande impression. Tous saluent l’entreprise réformatrice de Pierre Ier. Les philosophes des Lumières parlent d’un despote éclairé. C’est un peu de la France qui s’exporte dans les lointaines contrées d’Europe orientale. Nous disons au tsar хорошая поездка (khoroshaya poyezdka) et moi je vous dis à bientôt pour un nouveau reportage.


Sources
Texte :
- COLONAT Adeline, « Un tsar à Paris : entre art et diplomatie », Les Cahiers de Science et Vie n°170, juillet 2017, pp90-92.
- SARIMANT Thierry, « Pierre le Grand : un tsar en France », Historia, n°846, juin 2017 pp56-61.
- Pierre le Grand : un tsar en France, Exposition au Château de Versailles, du 30 mai au 24 septembre 2017.

Image : http://presse.chateauversailles.fr/wp-content/uploads/2017/04/939827-500x432.jpg

vendredi 15 septembre 2017

La bataille de Gettysburg


Après sa victoire à Chancellorsville, Robert Lee retourne à Richmond pour convaincre le président Davis que seule une initiative spectaculaire pourrait libérer l'emprise de Grant sur le Mississippi et sauver la Confédération. Son objectif est de repousser l'armée fédérale vers le Nord et de semer la panique parmi les citoyens des grandes villes.

Le 3 juin 1863, l'armée confédérée quitte Fredericksburg et pénètre en Pennsylvanie. . Comme à son habitude, Lee ne marche pas tout droit et opère un mouvement de flanc via la vallée de la Shenandoah. Sur leur passage, les Confédérés détruisent les fonderies, démantèlent les gares, arrachent les voies ferrées, prélèvent l’argent dans les banques et chez les commerçants. Les soldats s’emparent de toutes les vivres et objets pouvant être utiles à l’armée en échange de reconnaissance de dettes émises par Richmond. De son côté, Hooker propose soit d'attaquer Lee par derrière, soit de profiter de l'absence de celui-ci en Virginie pour foncer sur Richmond. Dans les deux cas, il amoindrit les défenses de Washington. Lincoln refuse que Hooker attaque Richmond et lui ordonne de barrer la route à Lee en s'interposant. Hooker obéit, mais n'attaque pas. Il se contente de déplacer ses unités. Le 27 juin, Hooker est relevé de son commandement. Il a perdu la confiance de Lincoln qui le remplace par George Meade. Ce dernier pense que Lee en tant qu'envahisseur, ne peut pas se replier sans combattre. Par conséquent, il adopte une position défensive. Pendant ce temps, Ambrose Hill apprend la présence d’un important stock de chaussures à Gettysburg en Pennsylvanie. La ville est située au nord d’une étendue ouverte cernée de collines. Au Sud, le terrain forme deux crêtes : celle du cimetière et celle du séminaire. La ville se situe au carrefour de nombreuses routes. Hill considère que Gettysburg ferait un bon point de ralliement. Seulement, les Nordistes ont aussi compris le rôle de carrefour de la ville et s’y sont installés.

Le 1er juillet à 8 heures, la cavalerie nordiste affronte les premières lignes de l’infanterie ennemie. Deux heures plus tard, les divisions fédérales de John Reynolds prennent possession de la ville. Il sort pour s’emparer des collines avoisinantes. Durant les combats, il est abattu d’une balle dans la tête. La garnison fédérale présente à Gettysburg forte de 19.000 hommes doit contenir les assauts de l’avant-garde sudiste forte de 24.000 hommes le long d’une ligne de cinq kilomètres. Lee espère s’emparer des collines au sud de la ville avant l’arrivée de Meade. Ewell refuse de mener l’assaut jugeant les positions au sommet des crêtes trop défendues. Il ne souhaite pas conduire ses hommes au massacre. Le 2 juillet, les deux armées se font face. Les premières lignes de chaque camp sont séparées d’à peine un kilomètre. 75.000 Confédérés s’apprêtent à affronter 99.000 Fédérés. Lee projette d’attaquer l’aile gauche et de chasser l’ennemi des collines tout en menant une attaque de diversion sur l’aile droite. Il confie cette mission à Longstreet, qui n’est pas d’accord. Ce dernier a effectué une reconnaissance des positions ennemies. Il juge que les Yankees sont trop bien implantés pour qu’une attaque frontale réussisse. Il préconise de se replier plus au Sud et d’attirer l’ennemi dans la plaine. Lee ne change pas d’avis. Contraint d’obéir, Longstreet ne se précipite pas et se met en route 16 heures et plus à l’Est que prévu. Ses unités se retrouvent aux prises avec les Nordistes dans un espace constitué de falaises et de pics rocheux. Les combats cessent vers 19h30. Les tuniques bleues ont réussi à tenir leurs positions, sauf sur l’aile Ouest où Ewell a réussi à les repousser. Cette fois, la coordination et le sang froid sont du côté des officiers de Meade, empêchant Lee d’établir ses manœuvres. Le général sudiste est venu pour remporter la victoire. Il ne compte pas battre en retraite. Il reste convaincu qu’un nouvel assaut sera fatal aux Yankees. Le 3 juillet sous la chaleur matinale, les canons résonnent pour couvrir les mouvements des troupes. Durant plus de deux heures, ils pilonnent sans interruption les positions nordistes. En début d’après-midi, les Nordistes stoppent leurs tirs afin de faire croire qu’ils sont détruits. La ruse fonctionne. Vers 15 heures, l’infanterie confédérée se met en marche. Les canons fédéraux les accueillent. Des tirailleurs nordistes, dissimulés dans les tranchés ou derrière des palissades, abattent les tuniques grises ayant réussi à passer. L’attaque confédérée s’effondre, causant 7.000 morts en une heure. N’ayant plus les moyens de mener un nouvel assaut, Lee se résout à battre en retraite. Le lendemain, Washington est en liesse en apprenant la nouvelle de la victoire.


La bataille de Gettysburg a fait 50.000 tués et blessés pour les deux camps : 23.000 pour le Nord, soit 25% de l’effectif et 28.000 pour le Sud soit 40% de l’effectif. Elle demeure la plus grande bataille de la guerre. Le 19 juillet 1863, Lincoln se rend à Gettysburg pour inaugurer le cimetière national. L’orateur principal est Edward Everett, gouverneur du Massachusetts, qui prononce un discours très soigné, rempli de référence à la Grèce antique et d’une multitude de références classiques. Lincoln parle à peine deux minutes, mais ses mots et la brièveté de son passage marquent davantage l’auditoire. Le président refuse d’établir une distinction entre les sacrifiés du Nord et du Sud. La bataille de Gettysburg sonne le glas de la poussée sudiste en terre unioniste. Elle constitue un coup rude pour la Confédération qui voit ses espoirs de victoire à l’Est s’effondrer. De plus, les nouvelles du front oriental parvenant à Richmond au même moment sont tout aussi catastrophiques.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013
- LOGAN Dooms, Le discours de Gettysburg, laguerredesecession.wordpress.com, Novembre 2012.
Image : Bataille de Gettysburg, par Thure de Thulstrup, wikipédia.frLa

dimanche 9 juillet 2017

La bataille de Chancellorsville


Après la bataille de Fredericksburg, les deux belligérants décident d'attendre que l'hiver se termine. Les Sudistes érigent un système de tranchées tout autour de Fredericksburg. Pendant ce temps, James Longstreet redescend dans le sud de la Virginie pour contrer les incursions nordistes et assurer le ravitaillement. Au début du printemps 1863, les préliminaires au combat se remettent en route : préparation des hôpitaux, inspection des armées, ferrage des chevaux, ravitaillement en armes et en munitions, distributions des rations .... Joseph Hooker, nouvellement nommé à la tête de l'armée du Potomac, améliore l'ordinaire des soldats, nettoie les camps et les hôpitaux, accorde des permissions, crée des écussons pour chaque correspondance. Il réorganise complètement la cavalerie sur le modèle confédéré. Le moral de l'armée remonte.

Joseph Hooker dirige une armée forte de 125.000 hommes. De son côté, Robert Lee en dispose de la moitié. Le général nordiste entend contourner son adversaire et le forcer à sortir de sa forteresse. Il divise son armée pour occuper l'ensemble des gués sur la Rappahannock et couper les voies de communication. Au 1er mai, il stoppe son mouvement de tenaille et installe ses quartiers à Chancellorsville. Il s'agit est d'une vaste demeure située à quinze kilomètres à l'ouest de Fredericksburg au milieu d'une épaisse forêt appelée la forêt sauvage (The Wilderness). Les Confédérés se lancent à sa rencontre. Hooker est ravi de voir Lee quitter Fredericksburg, même s'il aurait préféré que Lee s'en aille sans livrer bataille. Il envoie John Sedgwick prendre Fredericksburg. Ce dernier se heurte aux hommes de Jul Early dissimulés dans leurs tranchées.

Lors de la bataille, Lee surprend Hooker en faisant des manœuvres impensables dans les stratégies militaires de l'époque : il divise son armée pourtant inférieure en nombre, il lance l'assaut contre un ennemi en ordre de bataille. Le 3 mai, Thomas Jackson attaque le flanc droit des Nordistes qui stationnent dans une plaine. Parti à l'aube, il contourne largement et les attaque en fin d'après-midi, alors que les soldats bivouaquent. Les tuniques bleues se réfugient dans la forêt. Jackson les prend en chasse. Il abandonne les poursuites lorsque la nuit tombe. Alors qu'il rentre au camp, des Confédérés le prennent pour un ennemi dans la pénombre. Jackson reçoit trois balles, une dans chaque main et une dans l'humérus gauche. Après bien des détours, ses hommes réussissent à l'emmener à l'hôpital. Le médecin lui ampute le bras gauche avant d'être évacué vers les lignes arrières. Il meurt le 10 mai des suites d'une pneumonie. Hooker, déstabilisé par l'attaque surprise de Jackson, préfère renforcer ses défenses au lieu de lancer l'offensive. Il se barricade dans Chancellorsville. Laissé libre, Lee s'empresse d'occuper les collines avoisinantes pour déployer son artillerie. Les boulets pleuvent sur la ville. L'un d'eux détruit un pan du mur du quartier général de Hooker le projetant à terre. Le 5 mai, Hooker ordonne la retraite. L'armée fédérale se fraye un chemin et retraverse la Rappahonnock. Lee profite de la retraite de Hooker pour prendre Sedgwick à revers et sauver Early. Sedgwick voyant qu'Hooker n'intervient pas, quitte les lieux. L'armée fédérale déplore la perte de 17.000 hommes et soit 15% de son effectif, quant à la Confédération, elle perd 13.000 hommes soit 22% de ses effectifs.

Les forces de Hooker étaient supérieures à celles de Lee, qui de surcroit s'était affaibli en divisant son armée face à l'ennemi. Cependant Hooker a mal exploité ses avantages par son incapacité à comprendre les mouvements de son adversaire et par son manque d'assurance. Il justifie sa défaite en prétextant qu'il ne souhaitait pas sacrifier inutilement la vie de ses hommes comme à Fredericksburg. Apprenant la défaite, Lincoln se porte à la rencontre de Hooker, afin de connaître ses plans pour la suite. Devant les réponses évasives du général, le Président lui ordonne de camper sur ses positions. L'Etat-major réclame sa démission. Pendant ce temps, Lee retourne à Richmond pour convaincre Jefferson Davis de porter à nouveau la guerre dans le Nord.
La victoire de Chancellorsville engendre un excès de confiance au sein de la Confédération. Les Yankees sont perçus comme des pleutres et des faibles faciles à battre. Les Sudistes méprisent l'adversaire. Ils se persuadent que leurs soldats sont invincibles. Dans le Nord, le moral est au plus bas. En Virginie Lee a remporté victoires sur victoires, à l'Ouest Grant bute depuis des mois sur les murs de Vicksburg, au centre la situation n'a guère évoluée. Par ailleurs, la marine butte sur les défenses du port de Charleston défendu par Gustave Beauregard.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : Bataille de Chancellorsville par Kurz and Allison, Wikipédia.fr

dimanche 2 juillet 2017

Quand les corps des athlètes changent


Au XVIIIe siècle, l'Anglais Thomas Topham fascine les foules en soulevant trois tonneaux remplis d'eau pour un poids de 800kg. Au début du XXe siècle, c'est au tour de Culveran d'enthousiasmer le public après avoir fait le tour de Paris en courant pendant 3 heures. En un peu plus d'un siècle, les corps des sportifs ont changé. Le premier impressionne par sa musculature et sa force, le second par son endurance et son énergie.

Du XVIIe au milieu du XIXe siècle, la figure de l'athlète se confond avec l'image d'Hercule. L'athlète est un être exceptionnel doté de qualités hors du commun. Il est une combinaison de force naturelle et de beauté antique. Le muscle est un signe de virilité. A ce titre, la lutte est le sport dominant, dont les combats se déroulent dans les cabarets.
Le combat entre Agin et Marseille modifie la perception du corps de l'athlète. Le second est un jeune homme mince et nerveux. Il parvient à remporter la victoire contre un colosse. La souplesse vient concurrencer la force brute. La maigreur est préférée à l'embonpoint. Le physique des athlètes anglo-saxons à la silhouette longue incarne l'efficacité des nouveaux champions. Les lutteurs français sont relégués dans les foires au profit des boxeurs britanniques. Dorénavant, la résistance à l'effort et à la douleur impressionnent le public. Les spectateurs se pressent dans les galas de boxe et sur les routes pour admirer les coureurs cyclistes.
De leur côté les scientifiques et médecins s'intéressent à l'état des tissus, aux fibres du cœur, à la résistance des parois des vaisseaux, aux organes et aux conséquences de l'effort sur eux. Ils délaissent la morphologie du corps. Pour le décrire, ils prennent les machines et les moteurs à vapeur comme références. En ce sens, le développement de la poitrine joue un rôle essentiel comme moyen d'optimisation des échanges gazeux dans le corps. En étudiant les cyclistes, les scientifiques constatent que la fatigue des muscles n'est qu'un phénomène d'épuisement nerveux. La notion de fatigue psychologique s'ajoute à celle de fatigue physiologique. La nécessité d'un repos entre deux compétitions s'impose. Le moteur n'est plus le muscle, mais le cerveau. L'athlète doit savoir gérer son effort. Parallèlement, la gymnastique devient intéressante pour les experts qui se passionnent pour la coordination des mouvements et leur exécution. L'athlétisme profite de ces nouveaux centres d'intérêt pour redevenir à la mode.

Entre le milieu du XIXe et le début du XXe siècle, le rapport aux corps des sportifs change. Cette évolution entraine de nouveaux champs d'étude dans les domaines médical et scientifique et l'engouement du public pour de nouvelles disciplines sportives (boxe, cyclisme, gymnastique, athlétisme). La pratique sportive de compétitions devenant de plus en plus complexe, tend à se professionnaliser.

Source
Texte : ARNAL Thierry, "De l'Hercule au sportif", L'Histoire, n°427, septembre 2016, pp 68-71.

Image : Le Cross-Country national de 1903 dans les bois de Saint Cloud et de la ville d'Avray , http://home.nordnet.fr/scharlet/histoire.htm

dimanche 25 juin 2017

La bataille de Fredericksburg


Ambrose Burnside, devenu chef de l'armée du Potomac après la bataille d'Antietam, est pressé par le gouvernement et l'opinion publique d'attaquer. Il déplace ses hommes vers le Sud. Son but est de s'implanter dans la ville de Fredericksburg, d'où il pourrait lancer une nouvelle attaque sur Richmond. Il doit agir rapidement s'il veut surprendre Robert Lee. Seulement le fleuve Rappahannock constitue un véritable obstacle à franchir. Il doit attendre le matériel nécessaire pour construire des pontons, ce qui laisse le temps aux Confédérés de s'organiser. Lee décide de passer l'hiver à Fredericksburg et fortifie la ville. Burnside pense que le meilleur moyen de surprendre les Rebelles est de mener une attaque frontale.

Le matériel nécessaire à la construction des pontons met du temps à arriver. Burnside a transmis des ordres imprécis à l'intendance, notamment sur la date et les lieux choisis pour traverser le fleuve. Le 11 décembre, les ingénieurs installent les pontons sur le fleuve. L'artillerie ennemie les pilonne. Trois régiments parviennent à passer et chassent les Sudistes de la ville rue par rue, avant de la piller.
La ville de Fredericksburg se situe dans une plaine sur les rives de la Rappahanock entourée de collines et de forêts. Le terrain est donc très accidenté. Les Sudistes disposent d'excellents points de vue et de position surélevées. James Longstreet et ses artilleurs sont postés sur les hauteurs. Ils possèdent une vue dégagée sur les 800 mètres que doivent franchir les assaillants avant d'arriver aux pieds des collines. Selon le plan de Burnside, les régiments de Hooker attaqueraient les Sudistes au centre, tandis que William Franklin attaquerait Thomas Jackson au sud de la ville.
Le 13 décembre dans la matinée, les Nordistes s’avancent vers les positions ennemies. L'assaut débute par l'attaque de George Meade. Le général s'aperçoit qu'un ravin boisé forme une brèche dans la ligne de défense de Jackson. En attaquant ce point faible, les Fédéraux réussissent à percer la ligne sudiste. Néanmoins, il n’arrive pas à exploiter cet avantage, car les renforts envoyés par Franklin arrivent trop tard. La réserve de Jackson les repousse. Au centre, les pertes fédérées sont très élevées. Le brouillard ambiant n'empêche pas les artilleurs de faire mouche. Pendant plusieurs heures, les tuniques bleues restent couchées dans la neige sous les boulets et les mortiers ennemis. Les Fédéraux lancent plusieurs vagues. Dans l’ascension des collines, les obstacles sont nombreux : ravins, marécages, chemins creux et fossés. Les Sudistes se dissimulent derrière un mur de pierre long de 800 mètres. Les quatorze brigades nordistes sont stoppées en laissant de nombreux morts et blessés. Le dernier assaut fédéral se conclut par le massacre de la brigade irlandaise. En dix minutes, 250 morts jonchent le sol. On dénombre presque 13.000 morts et blessés à la fin de la journée contre 5.000 pour la Confédération.

Début janvier, Burnside retraverse la Rappahannock. Les routes sont boueuses, ce qui ralentit la retraite. Le général reconnait sa mauvaise gestion de la bataille. Lincoln lui interdit de se replier davantage le temps qu'il prenne une décision. Le 25 janvier, il relève Burnside de son commandement et le remplace par Joseph Hooker.
La bataille de Fredericksburg a été à sens unique. Elle est surtout la dernière d'une série de très rudes affrontements dans un laps de temps très court. Entre la fin août et la mi-décembre, les deux belligérants se sont affrontés à Bull Run, Antietam et Fredericksburg. En quelques mois, des milliers d’hommes ont péri et une quantité de matériel détruite. Les deux armées sont épuisées.
Au début de l'année 1863, la Confédération possède l'avantage à l'Est. Lee a prouvé sa capacité à envahir l'Union et à remporter des victoires. D'ailleurs, il stationne en position avancée. Au Nord, la débâcle de Fredericksburg et les changements au niveau des commandements sèment le trouble au sein de l'armée et la privent momentanément de moyens d'actions. Elle connait une vague de dépression et de désertions.

Sources
Texte :
- Mc PHERSON. James, La Guerre de Sécession, Robert Laffont, Paris, 1991, 952p.
- KEEGAN John, La Guerre de Sécession, Perrin, Paris, 2013

Image : La Bataille de Fredericksburg, lithographie en couleurs de Kurz & Allison (1888), Wikipédia.fr

samedi 17 juin 2017

La Sainte-Chapelle


Bonjour chers amis lecteurs. En ce 25 avril 1248, je me trouve sur l'île de la Cité à Paris pour l'inauguration de la Sainte-Chapelle après seulement sept ans de travaux. Pour cette occasion, toute la cour et de nombreux prélats se sont réunis en présence du roi Louis IX et du cardinal Eudes de Châteauroux légat pontifical ayant procédé à la consécration du monument.

La Sainte-Chapelle est en réalité un reliquaire, une gigantesque châsse destinée à recevoir plusieurs reliques prestigieuses, dont certaines de la Passion. La dévotion religieuse du roi le pousse à rassembler un grand nombre de reliques. En effet en 1239, il a acheté à l'empereur byzantin, Baudouin II la couronne d'épines que portait le Christ lors de la Passion. Deux ans plus tard, il achète en plus deux morceaux de la Sainte Croix, du sang du Christ, une pierre du Saint-Sépulcre, puis un morceau de fer de la lance, la Sainte Éponge, un fragment du Saint-Suaire et la tête de Saint Jean-Baptiste, soit un total de 22 reliques. Les mauvaises langues diront que le roi a ruiné le royaume pour effectuer ces achats. Il est vrai qu'à elle seule la couronne d'épines a coûte la bagatelle de 135.000 livres, soit l'équivalent de la moitié des revenus du royaume. De quoi renflouer les caisses du Basileus, qui a en bien besoin pour renflouer son armée en lutte contre les Arabes. Du côté des prélats parisiens, la position géographique fait des émules. Le haut clergé la perçoit comme un symbole de lutte de pouvoir entre le roi et l'évêque. En effet, la chapelle se situe en face de la cathédrale de Notre-Dame de Paris. Le roi établit un lien direct entre lui et le Christ, mettant de côté l'évêque.

Quoiqu'il en soit, quel prestige pour le royaume ! Le monument, se trouvant derrière moi, est sans conteste à la hauteur des reliques qu'il abrite. La chapelle mesure 36 mètres de long, 17 mètres de large et 42 mètres de haut sans la flèche. Pierre de Montreuil a poussé à son paroxysme l'architecture gothique. Les bases sont très allongées. Quinze verrières d'une quinzaine de mètres de hauteur donnent l'impression d'être encerclé par la lumière. Les couleurs et les dorures renforcent le sentiment de se trouver au paradis. 1113 vitraux relatent l'histoire biblique et celle des reliques de la Passion du Christ jusqu'à leur arrivée à Paris. Entre les travées, les piliers portent les statues des douze apôtres qui sont les colonnes de l'Eglise. Tous ici sont saisis par la beauté du monument. Matthew Paris, de passage dans la capitale, parle d'une chapelle d'une merveilleuse beauté digne du trésor royal qu'elle contient.
Néanmoins, il s'agit d'une chapelle privée. Les pèlerins n'y ont pas accès. Il n'existe pas de déambulatoire pour se promener. Les membres de la cour ont tout de même le droit d'accéder à la chapelle basse. En revanche, la chapelle haute est réservée au roi et à sa famille. La chapelle a été bâtie pour le salut des âmes de la famille royale et pour conserver les reliques censées protéger la dynastie capétienne et le royaume. Les murs de la chapelle base sont décorés de fleurs de lys symbolisant la couronne de France et de châteaux dorés blason de sa mère Blanche de Castille.

Après l'obtention par le Pape Innocent IV de privilèges à la chapelle, le pouvoir royal lancera en janvier 1249, une campagne de recrutement, en vue de composer un collège de chanoines affectés à la célébration du culte et à la garde des saintes reliques. N'hésitez pas à postuler. Et c'est sur cette note optimiste de relance de l'emploi que je vous rends l'antenne.

Sources
Texte : Didier LETT : "La Sainte chapelle : le pouvoir royal se met en lumière", Le Monde Histoire et Civilisation, n°201, septembre 2016, pp 66-77.

Image : http://culturebox.francetvinfo.frLa Sainte

jeudi 8 juin 2017

Waterloo : la chute de l'Aigle


Chers lecteurs bienvenue en ce 18 juin 1815 dans la plaine de Waterloo en Belgique, pour assister au combat entre l'armée française commandée par Napoléon Ier et l'armée britannique dirigée par le Duc de Wellington. Le combat ne devrait pas tarder à débuter, car les soldats ont gagné leurs positions à l'aube. Les pluies incessantes de ces derniers jours ont transformé les chemins en mare de boue. Les canons avancent avec peine. L'armée anglo-prussienne compte 210.000 hommes contre 120.000 Français. Des Belges sont présents dans les deux camps. On m'apprend à l'instant que l'épuisement des troupes du maréchal prussien Blücher et l'état des routes ne lui permettront pas d'arriver tôt dans la journée. D'autant plus qu'il devra affronter d'abord l'unité française de Grouchy, forte de 33.000 hommes, que Napoléon a envoyés au devant pour les empêcher de faire la liaison avec Wellington. Pour l'instant, c'est le calme avant la tempête. Alors revenons rapidement sur les évènements qui nous ont conduits ici.

L'ancien empereur de France a fait un retour remarqué le 26 février de cette année en s'échappant de l'île d'Elbe et en débarquant en France avec 2.000 hommes. Il s'est empressé de regagner Paris pour renverser le roi Louis XVIII. Sur le chemin, il a rallié à sa cause de nombreuses garnisons militaires. Mais lorsqu'il arrive dans la capitale le 20 mars, le roi s'est déjà réfugié à Gand. Ce retour a rendu furieux les anciens coalisés comprenant Britanniques, Russes, Autrichiens et Prussiens. Londres a confié au duc de Wellington la tâche d'éliminer Napoléon. Le duc est réputé pour être un calculateur froid et méthodique. Nul doute que Wellington voit dans cette mission l'occasion inespérée de s'auréoler de gloire. La Prusse envoie le maréchal Blücher pour l'épauler. Ce dernier est un vieux général ayant déjà combattu les armées napoléoniennes à de nombreuses reprises. C'est un officier agressif à un point que ses hommes le surnomment "en avant !". Il déteste l'empereur des Français et espère le capturer pour l'éliminer. Napoléon comprend qu'il n'a pas le choix. S'il veut garder le pouvoir, il va devoir se battre. Il s'est entouré des maréchaux Ney et Grouchy. Il faut souligner que l'empereur n'a pas eu un grand choix, car à la différence des soldats, la majorité des grands officiers sont demeurés fidèles à Louis VIII. Dès son armée réunie, il se met en route pour la Belgique, afin de combattre Wellington, avant l'arrivée de l'armée prussienne de Blücher. L'armée française est arrivée hier à Mont-Saint-Jean et Grouchy s'est déjà mis en route.

Ah ? Ca y est ! Les Français ouvrent le feu ! Il est 11 heures. Une importante attaque est menée au centre. Simultanément un autre assaut est lancé à l'Ouest contre la ferme de Hougoumont. Le but est sans nul doute de distendre les lignes de défense adverses. Les attaques françaises butent sur les Britanniques barricadés dans les fermes. A l'image de leur tunique rouge, les soldats de Wellington résistent comme des beaux diables. Napoléon se décide à lancer un troisième assaut contre les corps de ferme à l'Est. Les efforts commencent à payer. Les Français parviennent à percer la défense ennemie au centre. Il est maintenant 13h30 et ils montent la butte pour s'enfoncer dans les lignes adverses. Mais que se passe-t-il ? Ouh là là ! L'artillerie britannique est dissimulée derrière la crête et pilonne quasiment à bout portant l'infanterie, qui malgré les terribles pertes subies, continue d'avancer. Quel courage ! Wellington ordonne le cessez-le-feu et lance sa cavalerie pour terminer le travail. Napoléon réagit et dépêche des lanciers. Il est maintenant 15 heures. A l'Est, les Français réussissent à s'emparer des corps de ferme. Napoléon ordonne à Ney d'attaquer la crête au centre. Mais que fait-il ? Le maréchal lance la cavalerie, mais sans le soutien de l'artillerie ! Très belle parade des fantassins britanniques, qui se positionnent en plusieurs carrés, afin de couvrir tous les côtés. La cavalerie française est mise à mal. Mais que vois-je à l'horizon ? On dirait de nouvelles troupes. Oui, il s'agit de l'armée prussienne qui vient d'arriver aux abords du champ de bataille à 17 heures. Il faut croire qu'ils n'ont pas rencontré les troupes de Grouchy. D'ailleurs, où celui-ci se trouve-t-il ? Napoléon n'a plus d'unités disponibles à opposer aux Prussiens. Il est obligé de mettre en mouvement sa garde personnelle. Les renforts remontent le moral des Britanniques. Wellington ordonne le branle-bas-de combat. Les Français sont pris en tenaille. Il est maintenant 22 heures. La bataille touche à sa fin. L'armée française est en pleine déroute. Même Napoléon a quitté le champ de bataille en catastrophe. Wellington et Blücher n'ont plus qu'à fêter leur victoire.

Tout de suite, j'accueille notre conseiller militaire Jean-Jacques Rageur pour décrypter la bataille et ses conséquences. Les premières estimations nous parviennent. Cette bataille a coûté la vie à près de 11.000 hommes et presque autant de chevaux. A ces chiffres s'ajoutent 35.000 blessés. Comment expliquez-vous ces chiffres Jean-Jacques ?
- Je vois deux explications. Tout d'abord la surface du champ de bataille est de 16km2. Beaucoup d'hommes, de chevaux et de canons se sont amassés dans cette surface réduite. Ensuite, malgré la faim, l'épuisement et la saleté, les soldats se sont battus jusqu'au bout.
- Comment expliquez-vous la défaite des Français ?
- L'armée française a souffert d'un manque de préparation. Napoléon a voulu faire vite. Le ravitaillement a fait défaut et la cartographie était lacunaire. Napoléon n'a pas compris la situation faute de renseignements efficaces. Il ne connaissait pas la position exacte des Britanniques, ni leur effectif. Il ne savait pas non plus à quelle distance se trouvaient les Prussiens. De plus, il y a eu des problèmes de communications entre Grouchy et lui. Grouchy ne voyant aucun Prussien ne savait pas ce qu'il doit faire. Il a envoyé un coursier à Napoléon pour lui demander de nouvelles instructions, mais il n'a pas reçu les ordres dans des délais nécessaires pour revenir sur le champ de bataille à temps. Enfin signalons les erreurs de commandement de Ney lors du second assaut de la crête. Connaissant le caractère de l'empereur, je suis certain, qu'il expliquera sa défaite par sa destinée. Tel un héros shakespearien, il aura sombré à cause de sa trop grande ambition.
- A votre avis Jean-Jacques, quelles seront les conséquences de Waterloo ?
- Napoléon sera une nouvelle fois contraint d'abdiquer. Le trône reviendra à Louis XVIII. Les coalisés ne laisseront pas Napoléon libre. Ils lui trouveront une nouvelle île pour l'exiler. Il parait que l'île de Sainte-Hélène dans l'océan Atlantique n'est pas mal. Le grand vainqueur de cette journée, c'est Wellington. Il pourra retourner à Londres auréolé de gloire, lui l'homme qui a fait chuter l'Aiglon.
- Merci Jean-Jacques pour ces précieuses analyses. Quant à moi, je vous rends l'antenne.

Sources
Texte : LANNEAU Hugues, Waterloo : l'ultime bataille, Belgique, 2014, 90 minutes.

Image : Wellington à Waterloo, par Robert Alexander Hilingford. Wikipédia